dimanche 24 février 2008

BAVIÈRE (6) – D’UNE IDYLLE SOUILLÉE

Gasthof Köchlin, Lindau

Le retard prend d’alarmantes proportions. Les souvenirs me fuient. Une autre Histoire Possible, ou son début, est née pendant la journée de samedi.

Que feriez-vous si l’endroit que vous trouvez le plus beau au monde, le plus magique, le plus cher à votre cœur, devenait la résidence d’un tyran épouvantable, dont le nom deviendrait indissolublement attaché à ce lieu ? Sûrement vous vous efforceriez de dissoudre cette tache, une patiente entreprise de communication, pour réapprendre au monde que ce lieu existait avant le tyran, pour lui créer d’autres souvenirs et effacer peu à peu ceux-là. Un long travail, mais possible.
Et avant qu’il soit accompli ? Oseriez-vous avouer votre amour pour ce lieu, oseriez-vous vanter ses mérites ? Prendriez-vous le risque de lire le doute et l’horreur dans les yeux de vos interlocuteurs ? Même seul, goûteriez-vous le même plaisir à y retourner vous abreuver de sa beauté ? N’aurait-elle pas un goût amer et coupable, le goût des choses souillées, pendant le longues années ?
Et maintenant, imaginez pire. Imaginez que l’endroit que vous trouvez le plus merveilleux au monde, le plus harmonieux, celui qui touche le plus votre cœur, ait été BÂTI par un tyran abominable et sanguinaire — mais esthète, et doté d’un goût sûr.
Que feriez-vous alors ?
Je ne sais pas ce que je ferais. Et si j’écrivais l’histoire, je ne sais pas comment elle finirait.
Mais elle est née du nom et de l’idée, puis des paysages, de Berchtesgaden.
Car vraiment les paysages de cette région sont parmi les plus beaux qu’il m’ait été donné de voir.
Des montagnes dont la présence et la masse vous écrasent ou vous élèvent l’âme, comme le font en Ecosse certaines landes des plus sauvages, comme le fait en Irlande le Connemara. Un paysage qui nous interdit les demi-mesures, les demi-sentiments.
Des pics follement découpés, des arêtes gigantesques et aiguës qui redessinent les contours du ciel, des flancs immenses éclairés de neige, et les taches sombres de la roche et des pins. Sans doute ce contraste — la neige étincelante, une terre particulièrement sombre — est-il pour beaucoup dans l’impressionnante beauté des lieux.
Pas toujours si impressionnantes : des cabanes en rondins perdues dans les alpages, sûrement pour y abriter le foin, les berges du Königsee, l’eau si claire, l’île gracieuse et mélancolique à quelques brasses de la rive — étaient d’une beauté plus douce, presque idyllique.

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