dimanche 24 février 2008

BAVIÈRE (5) – LA CONSPIRATION DES CANARDS

Dans la voiture (ai-je dit qu’elle était immense ? et qu’il n’y a aucune limitation de vitesse sur la plupart des routes et autoroutes allemandes ?) Entre Mittenwald et Garmisch-Partenkirchen.

Encore une histoire-en-retard. Les canards s’agitent et s’assemblent sur le Chiemsee, lançant leurs appels éraillés. Un tout jeune enfant s’approche d’eux, et de l’eau. Sa mère le récupère au vol. Les canards continuent leur manège. Le bébé tente de se glisser sous une rambarde pour rejoindre les canards, fût-ce en plongeant dans le lac. À nouveau, sa mère l’en empêche. Et une Possibilité lentement se fait jour dans notre esprit : et si les canards n’étaient pas ces inoffensives petites bêtes auxquelles on jette du pain, ces volatiles un peu sots dont on moque le cri et qu’on caricature en Donald Duck ? Et si les canards avaient un vrai pouvoir de nuisance ? Si leur concert discordant possédait une force hypnotique, oh, pas bien grande peut-être, mais suffisante pour affecter, à six ou sept canards, un esprit de bébé ? Que peuvent-ils faire alors à vingt ? À cent ? La mère marche sur le ponton avec son enfant ; elles sont seules à présent, entourées d’eau et de canards, se peut-il… ? Se peut-il que les disparus, les noyés qu’on ne retrouve pas, les suicidés qui se précipitent soudain sans raison dans un lac ou une rivière… ? Se peut-il que les sirènes… ? Se peut-il qu’Ophélie… ? Que Ludwig lui-même… ? Après tout, personne n’a jamais expliqué comment son médecin et lui ont été retrouvés morts noyés sur les berges d’un lac dans à peine un mètre d’eau.
Si cette histoire était une nouvelle, elle serait noire, la mère et l’enfant ne reviendraient jamais de ce ponton, ou peut-être la mère regarderait-elle, somnolente, impuissante, la minuscule fillette disparaître parmi les canards, et l’histoire serait pire encore.
Mais le diariste et le voyageur prêtent un serment d’approximative vérité. Les canards, cette fois, ont échoué. L’enfant a été sauvée. N’empêche qu’ils ont suivi par dizaines notre bateau s’éloignant de l’Ile des Hommes et que leurs cris nous ont accompagné longtemps.
Et personne ne sait. Les enfants rient, et leur jettent du pain — en soustrayant au passage quelques morceaux. Les chats savent, sans doute. Mais ce sont eux qu’on suspecte des pires maléfices. Les canards les ont fuis dans l’eau, que les chats redoutent. Ils doivent se contenter, par dépit, des autres oiseaux. Ils se contentent de guetter de leur œil sage depuis la berge. Les chats connaissent la Conspiration des Canards, voient l’aveuglement des hommes, et craignent le pire.

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