mercredi 25 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (7) : ET AU MILIEU COULE LA LOIRE

La Marmittière, près de Chenonceaux
Mon pauvre Amour est coincé au téléphone avec son employeur abusif, qui le dérange en pleines vacances, un soir de soleil de fatigue, près du plus magique des châteaux. De le formuler, de le sentir ainsi fulminer derrière moi, j’en éprouve une colère bouillonnante.
Il vient de sortir, écumant de rage, mendier un ordinateur et une connexion Internet à nos hôtes.
Et à nouveau je perds mes mots. Je me contrains à rester dans cette chambre, à ce bureau. Je le dérangerais, et ne servirais à rien. Je dînerai donc seule, ce soir. Je n’ai plus envie de parler d’aujourd’hui. Plus tard, je retrouverai le goût des châteaux et des reines. Les reines dînent sans leur époux, d’ailleurs, la plupart du temps.

Je n’ai parlé que de chambres, de villes et de châteaux, oubliant les paysages, oubliant la Loire aux berges sablonneuses et sauvages, envahies de végétation, semées d’îlots ; oubliant les innombrables forêts de feuillus, d’un vert lumineux, ou plutôt de cinq ou six verts différents pour lesquels je n’ai pas de nom. A cette saison, les sous-bois sont clairs encore et de temps en temps, à certaines heures, quand le soleil filtre entre les feuilles, on se croirait en Lothlorien.
Les paysages des bords de Loire sont des décors de cape et d’épée. En les découvrant, on y surimpose tout de suite un cavalier au galop, se hâtant vers une délivrance ou un complot, dans l’un ou l’autre des châteaux.

mardi 24 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (6) : L’ENFANT ET LE DRAGON

Chambre 35 du Domaine des Hauts de Loire .
Avant la Chambre Merveilleuse, il y eut Blois, son château, sa vieille ville et sa Maison de la Magie. Et bien sûr il faudrait en parler ici, de la visite guidée que nous avons rattrapée avec un quart d’heure de retard — des suggestions effarantes de certains touristes (« H c’est le monogramme d’Henri. Ah oui, mais d’après ce qu’on m’a dit, ça pourrait être H comme Homosexuel, non ? Mwahaha. ») — des multiples tableaux autour de l’assassinat du duc de Guise, avant, pendant, après et dans ses ricochets (assassinat du cardinal de Lorraine, procession de la Ligue, assassinat d’Henri III) et à parti pris divers, tantôt royaliste, tantôt guisard, mais toujours dramatisé.
« Tu me le liras, hein ? » demande mon Bien-Aimé, l’œil pétillant. Oh oui. Et de fait, j’ai très envie de le lui lire, de lui parler, d’oublier Blois. Il faudrait dire encore pourtant le spectacle de magie, mon côté enfant, mon côté cul-cul, les affiches de magiciens de la fin du XIXe siècle, que nous avons ensuite vainement cherchées dans la boutique, la Galerie des Illusions et ses multiples miroirs, et comment nous avons envisagé d’y retourner à la nuit tombée, les visiteurs partis.
Il faudrait au moins parler du Dragon. Le Dragon d’or qui à chaque heure sort ses six têtes des fenêtres du musée Robert-Houdin et mugit, peut-être en anglais, ou dans quelque langue plus ancienne, et se tord, et arrache les grilles des fenêtres — mais, comme c’est un dragon très poli, il remet tout en place en retournant se coucher. Et nous, comme des enfants, guettant l’heure et bondissant de nos chaises, place du château, pour aller l’admirer.
Car ce sont des châteaux de légende aussi bien que d’histoires, peuplés non seulement des rois de ce monde mais aussi de lutins ambitieux, de dragons fatigués et de savants visionnaires — de celui-là nous reparlerons demain.

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (5) : LA CHAMBRE DES MERVEILLES

Chambre 35 du Domaine des Hauts de Loire .
J’écris à présent de la merveilleuse chambre de notre Relais & Châteaux. Merveilleuse au sens premier, au sens ancien, et plus merveilleuse encore de s’être reflétée dans les yeux éblouis de mon Aimé.
Mes mots butent sur elle, ne savent quoi décrire.
L’immensité de l’espace, le doux bois des portes de communication, la fausse brutalité des poutres apparentes qui divisent la chambre et la salle de bains, leur donnant de faux airs de chaumière mansardée. Une chaumière et une mansarde rêvées par Marie-Antoinette, avec dais et rideaux roses, large lit, vasque ovale d’une baignoire trônant dans la gigantesque salle de bains, balcon ouvrant sur l’ample majesté d’un chêne déployant ses branches touffues. Charmant bureau de bois vert dans un angle de la chambre. On le voyait de notre bain, ayant laissé la porte ouverte. Perspectives.
Pour faire durer le plaisir, c’est dans cette chambre des merveilles que nous nous ferons servir notre petit-déjeuner, demain matin.
« La chambre 35, disait notre porteur, c’est ma préférées. » Et bien sûr il doit dire cela à chaque client. Sûrement. Et nous ne saurons jamais, puisque nous ne connaîtrons jamais les autres chambres. Mais nous regardons celle-ci et sommes prêts à le croire sur parole.
A notre retour du restaurant, les volets sont fermés, le lit ouvert, les draps et peignoirs de bain rangés, la chambre est prête pour la nuit, et je découvre la réaction ambiguë face à la domesticité, à cette inhabituelle intrusion dans la sphère privée, qui est en même temps un confort, une plaisante facilité. Plaisir et gêne, oui. Aucune gêne par contre à me trouver dans cette chambre, à y dormir, à y vivre. Je m’y sens bien. Pas du tout déplacée.
Difficile de décrire cette chambre, n’est-ce pas ? fait remarquer mon Amour, nu sur le lit. Mais sa science en la matière est plus précise que la mienne. Il s’agit donc d’un plafond à claire-voie, les fenêtres sont des chiens assis, enfoncées dans la partie inclinée du mur, la commode est Louis XIII. Je n’avais pas parlé de la commode, n’est-ce pas ? Ni de la télé à écran plat, ni du coffre-fort ni du mini-bar, qui ne m’intéressent pas, que mon regard occulte.

CHATEAUX DE LA LOIRE (4) : À CHEVAL ENTRE L’HISTOIRE ET LA LÉGENDE

Blois. Puis Auberge de la Croix Blanche, à Veuves. Puis chambre 35 du Domaine des Hauts de Loire.
Il y a l’Histoire et il y a la Légende. La Catherine de Médicis que peignent les historiens et celle que raconte Dumas, aux couleurs bien plus vives, et du coup il y a des guides contraints de répéter avec insistance : « C’est une légende, il n’y avait aucun poison dans cette armoire, juste des objets précieux. Pour autant qu’on sache, elle n’a même empoisonné personne. »
Car parfois la légende prend plus de place, plus de Réalité, que l’Histoire.
Il y a l’Histoire, la Légende, et des châteaux bâtis à cheval sur les deux. Chambord est de ceux-là.
Chambord est un château très sérieux, à l’interminable construction, où se sont succédé rois et princes, chasseurs et régiments (de Maurice de Saxe). Chambord est un château historique certifié, avec blasons sculptés, lits à baldaquins, portraits officiels et tableaux dramatiques retraçant de grands événements. Le comte de Chambord n’était-il pas le premier prétendant au trône perdu de France, l’aïeul d’une étrange branche dont les rejetons se manifestent encore aujourd’hui, l’homme qui a laissé passer sa chance en refusant d’abandonner le drapeau blanc d’Henri IV ? La lettre pleine de formules extraordinaires est là, encadrée, sur un mur de Chambord. Le comte est un vrai personnage historique : si l’on avait risqué de l’oublier, il a pris soin de se replacer ostensiblement dans la généalogie de cette Histoire : « Sculptez moi enfant à la ressemblance du bon roi Henri, et plaçons les deux statues en vis à vis. »
Mais n’a-t-il pas aussi un pied dans la légende, l’enfant du miracle, né après l’assassinat de son père au sortir du théâtre ? N’a-t-elle pas dans l’œil une lueur sauvage, une lueur littéralement féerique, sa mère, la blonde et malicieuse duchesse de Berry ?
Et sur les toits de Chambord, le Conte a fait un coup d’état et renversé l’Histoire. Sur les toits de Chambord a poussé par enchantement une cité de Faërie.
Aucun humain, même le plus obtus, ne saurait longtemps prétendre qu’il s’agit de cheminées. Des cheminées, vraiment ! Non, ce sont des tours, des tourelles, une forêt de tours délicatement sculptées, qui s’élancent, qui rivalisent de beauté, et de folie. Evidemment c’est une folie. Nul ne pourrait concevoir de plan réfléchi à ce château-sur-le-toit. Vigny déjà le constatait, éberlué. Il n’y a pas de plan. D’ailleurs, si on regarde avec attention, on remarque que rien n’y est symétrique. Et pourtant l’ensemble est harmonieux. C’est le miracle des Fées, qu’elles ont transmis aux plus doués des artistes de la Renaissance : l’harmonie, la vraie, ne naît pas de la symétrie.

dimanche 22 avril 2007

CHATEAUX DE LA LOIRE (3) : POURTANT LES DONJONS

Et pourtant la Loire coule, l’herbe verdoie, les demeures se couvrent de lierre ou de vigne vierge. Et pourtant l’harmonie demeure sous les murs de l’abbaye, les vieilles courbes de pierre, les reflets des vitraux, la douceur particulière de l’herbe qui pousse auprès des ruines et des églises. Et pourtant le parvis de Notre-Dame, ses lumières nocturnes, le tilleul unique qui s’y dresse, et pourtant le jardin médiéval devant la demeure de Dunois, Dunois le Bâtard, compagnon de la Pucelle. Héloïse serait émue de voir ce jardin et la façon dont se créent les liens, loin au-dessus des sens humains.
Mais le Chat a bâti le Pont, et on ne peut changer cela. Il est au moins un édifice qui le sait, à Beaugency. Le Donjon solitaire qui se dresse dans la vieille ville, sans musée ni château ni jardin, ses fenêtres ouvertes sur la nuit, sa verticale grimpant dans le vide. Grave à vous serrer le cœur, triste et seul et sombre, avec le poids du désert présent et des guerres passées, et le prix du Diable. Le rappel de ce prix, et qu’il n’ôte rien à la beauté. Au contraire. Les Chats, et les Diables, sont des esthètes : le Donjon aussi est beau, comme l’étaient les ténèbres de la Tour de Haute-Sorcellerie au cœur de l’écrin de Palanthas.
Le carillon sonne, et la comptine ressemble à un glas : Mes amis que reste-t-il / À ce Dauphin si gentil… ?
Mais les Amoureux s’embrassent aussi sous les Donjons.

CHATEAUX DE LA LOIRE (2) : LE CHAT SUR LE PONT

Le logis de ce soir était celui qui m’inquiétait le plus, appel lancé au hasard, sans recommandation, sans guide. Et en traversant les disgracieuses banlieues d’Orléans, je craignais le pire.
Pourtant le miracle de nos voyages commence : une ancienne ferme, corps de logis médiéval aux pierres apparentes, joliment retapé, un grand parc, deux chiens joueurs, énergiques et affectueux, un petit escalier de pierre qui monte à notre chambre sous les combles, tendue de jaune et de bleu, lit à haut chevet, poutres apparentes, vieille armoire et bois de cerf au-dessus de la porte-fenêtre. Enfin arrivés au terme du long trajet en voiture, assis l’un contre l’autre sur le banc de pierre et de mousse, dans le parc, nous nous enchantions de ce hasard, de la lumière et de la paix des lieux.
Le miracle ne nous a pas abandonnés en si bon chemin. Trouver un restaurant ouvert en ce dimanche soir ne semblait pas gagné d’avance. Sur les conseils de notre hôtesse, nous nous sommes dirigés vers la petite ville de Beaugency plutôt que vers Orléans. Là encore, hasard heureux. Les hasards n’ont pourtant pas toujours été heureux, ni même toujours hasardeux, à Beaugency.
C’est la ville de la chanson du Dauphin, d’ailleurs nous suivions les paroles de la chanson sur les panneaux indicateurs, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry à gauche, Vendôme à droite. Et c’est ce carillon que sonne, trois fois le jour, la tour de l’Horloge de Beaugency. Car ce n’est pas un hasard, ni un bonheur : Beaugency est une ville prise et à prendre, conquise et perdue sans cesse, un des seuls ponts sur la Loire de cette région. C’est elle que nous avons longée, la Loire, c’est près du Pont que nous nous sommes garés, que nous avons dîné. Entre le pont et l’abbaye, très exactement. Et cela non plus n’est pas anodin : il a une sacrée audace, ce Pont, d’aboutir pile en face de l’abbaye. Car c’est le Diable qui l’a construit. Le Diable ou un Chat, mais tout le monde sait que c’est la même chose. Le chat qui le premier a franchi le pont à peine bâti, marquant son territoire. Ce ne serait pas un pont de paix.
Et le Chat n’est pas parti. Il continue de hanter la ville et les bords de Loire. En bâtissant la pizzeria face au pont, on a remarqué un chat qui rôdait dans les fondations. Il faut être prudent avec Ceux-là, et respectueux : on a représenté ledit Chat sur l’enseigne de la pizzeria. Avec des yeux lumineux, fixes, inquiétants. On sait bien de qui il s’agit.

(Chambre d’hôtes : M. et Mme Mouton / 18 rue de la Grolle / 45380 Chaingy / 02 38 80 65 68)

CHATEAUX DE LA LOIRE (1) : AVERTISSEMENT LIMINAIRE

Chaingy (entre Orléans et Beaugency)
Ce ne sera pas pareil, cette fois . J’ignore ce que cela sera. Plus ardu, bien sûr, de créer le temps de ces pages, puisque je n’ai plus vraiment besoin d’elles, puisqu’un interlocuteur existe en dehors d’elle, puisque je voyage en Amoureux. Ce ne sera pas pareil puisque je pourrais ne pas tenir ce carnet, et que je le tiens cependant. C’est une discipline. Un rappel auquel nous tenons tous deux : ne pas nous abolir dans la ferveur et la fusion, ne pas oublier qu’un monde existe au-delà de notre Amour, ne pas s’y soustraire. C’est aussi une trace, la seule qui restera de ce voyage. Nous partons sans appareil photographique. De ces premières vacances ensemble ne resteront que nos souvenirs, les vrais, ceux qui s’emmêlent et se dissipent — et ce carnet.
J’écris donc pour Nous et pour vous, vous tous qui continuez d’exister, toi ma Reine-Sœur à qui je l’ai annoncé, toi ma breda qui viens de m’appeler au cœur des anciennes rues de Beaugency, toi Oona qui attends ce carnet de voyage, toi Fa qui envoies des notes d’Athènes et à qui j’ai dédié les précédents carnets. Mais ce ne sera pas pareil.