Le soir, dans notre chambre.
Un peu reposés, notamment grâce à un bon repas de plus — nous mangeons délicieusement et Marc prétend qu’il joue cette fois le rôle de mon Hobbit.
Et puis il y eut Ayasofya (Hagia Sophia, Sainte-Sophie, encore une qui porte plusieurs noms, qui tous font sens, tous désignent l’une de ses réalités.)
Nous ne l’avons visitée que cet après-midi : pas hier parce qu’elle est fermée le lundi, pas ce matin parce qu’elle était bouclée pour cause de visite présidentielle.
Finalement Obama nous aura rendu service. Certes les policiers étaient disposés tous les dix mètres depuis son arrivée, et les chauffeurs de taxi, hier soir et ce matin, se désespéraient. Mais par un incroyable coup de chance, nous sommes arrivés près d’Hagia Sophia peu de temps après la réouverture au public. La rumeur ne s’était pas encore répandue, les guides avaient ajusté leur planning de visites, et nous étions — toutes proportions gardées — très peu nombreux dans la basilique. Le miracle n’a pas duré plus longtemps que notre visite : à la sortie, nous avons vu la file d’attente qui s’allongeait sur le trottoir.
Il y eut, donc, Sainte-Sophie. Vous êtes prévenus en sa faveur — vous savez que c’est remarquable, une des merveilles du monde, le joyau de l’Empire byzantin. Vous savez que c’est grand. Après tout, vous avez vu la Mosquée Bleue et quelques-unes de ses sœurs les plus vastes (ce matin même, la belle et sous-estimée « Nouvelle Mosquée »). Ayasofya sera impressionnante aussi, bien sûr, vous n’en doutez pas, mais…
Mais rien ne vous a préparé à ça.
Vous savez que c’est grand — mais voilà que c’est gigantesque. La silhouette extérieure alourdie de contreforts, étalée à l’horizontale, vous avait masqué sa vraie hauteur.
Vous entrez, passez l’exonarthex et le narthex, admirez poliment les jolies mosaïques… et puis vous êtes abasourdi. Muet.
La Mosquée Bleue est sublime mais humaine, à sa façon mystique.
Pas Ayasofya. Celle-ci, je le crois volontiers, est la demeure d’un ange. Certaines légendes font sens, en vérité. Seul un ange peut avoir dicté ces proportions écrasantes et démentes, avoir donné à un empereur, ses architectes, des milliers d’ouvriers, la force et la folie de construire en cinq ans un pareil monument. Et je croyais que Justinien se vantait en proclamant orgueilleusement qu’il avait surpassé Salomon ? Il l’a dépassé, sans conteste, et aussi toute l’humanité.
Ce lieu-là — que je ne sais pas nommer, qui n’est ni Eglise ni Mosquée — ce lieu-là est très au-delà de l’humain. L’humain ne peut qu’y retenir son souffle et n’en pas croire ses yeux. Il a raison, sans doute, de ne pas les croire. L’Ange est là. On raconte, bien sûr, qu’il est remonté au ciel à la veille de la Conquête. Je n’en crois rien. Les Anges n’ont jamais eu de problème avec l’Islam. Si Hagia Sophia continue d’exister, c’est que l’Ange est toujours là. Quatre Seraphim le gardent, chacun pourvu de six ailes, présences étrangères, inhabituelles, encadrant la coupole. L’Ange lui-même (ou elle ?), beau, doré, gracieux, figure toujours sur une mosaïque en partie détruite. Sa présence imprègne l’air, musèle les lèvres, pèse, invisible, sur les cœurs.
Elle seule permet l’impossible. L’existence d’un lieu comme celui-ci. Si ancien. Toujours vivant.
L’or assombri des mosaïques ; les figures de saints et d’empereurs, la gravité du Christ et de Marie ; les délicates ciselures de pierre, plus proches de la dentelle que toutes les métaphores, portant encore avec une absolue netteté le monogramme de Justinien ; la loge XIXe du sultan, adorable, un brin rococo, abritée comme toujours derrière les panneaux ajourés.
Tout cela est beau, admirable, et partout ailleurs exciterait mon admiration. Mais nos regards se portent vers le haut, les voûtes, la colossale masse d’air au-dessus de nos têtes, et les beautés humaines disparaissent face à l’immense étonnement qui nous étreint.
On ne sait pas ce qu’est ce lieu. Le consacrer à Dieu, à la prière, à l’apparat d’une cour impériale — c’est le moins mauvais des choix, le seul praticable. Mais à présent l’Ange est adoré pour lui-même, non plus par ricochet des prières chrétiennes ou musulmanes. Peut-être en est-il heureux. Un Ange pareil compte sûrement parmi ceux qui ont commis le péché d’orgueil.
Quand on monte la rampe qui conduit aux galeries supérieures — une rampe comme un vaste souterrain de forteresse, à l’intérieur de murs titanesques — quand on a la chance, comme nous l’avons eue, d’y être complètement seuls — loin des ors, loin des splendeurs — on entend presque, alors, le battement de Ses ailes.
Mes carnets de voyage : Sahara (avril 2005), Syrie (avril 2006), Châteaux de la Loire (avril 2007), Bavière (février 2008), Istanbul (avril 2009)...
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mardi 7 avril 2009
lundi 6 avril 2009
ISTANBUL (4) : PREMIERE MERVEILLE (suite) — ETAGES BLEUS
A l’intérieur, c’est un autre miracle. Bleu, en vérité, la mosquée n’a pas volé son surnom, non seulement à cause de l’extraordinaire faïence d’Iznik, mais aussi des multiples vitraux colorés. La lumière qui pénètre ici n’est peut-être pas surnaturelle mais elle est apaisée, apprêtée, la lumière comme les Croyants a procédé à ses ablutions, ôté doucement ses chaussures.
Et le regard à nouveau s’élève vers les coupoles, se perd dans ces arabesques bleues et or, éperdu mais jamais égaré. Ceux qui déploraient le manque d’arcs, de courbes de pierre, n’ont-ils pas vu que les courbes étaient inscrites dans la décoration même, frises, mosaïques, calligraphies ?
Bleu, bleus, le regard monte étrangement par étages imaginaires, comme si la hauteur de l’édifice lui imposait ces paliers d’acclimatation.
Le rez-de-chaussée serait humain. D’abord il est peuplé d’êtres vivants, de pieds nus sur les tapis feutrés. Et puis les fenêtres qui éclairent ce niveau ne comportent plus de vitraux : la lumière qui pénètre ici nous est familière, même si les lustres géants descendus tout près di sol l’infléchissent à nouveau.
On lève les yeux : c’est le niveau monumental, imposant, impressionnant, les larges piliers presque surdimensionnés, l’œil s’affole à vouloir les embrasser tout entiers, à découvrir que malgré tout ils sont à l’échelle de cet immense espace. On pense, alors, à l’Egypte, à Karnak, à cause de ces larges colonnes cannelées, à cause aussi du bleu et or des frises qui les surplombent, un bleu presque lapis-lazuli, ici.
Et puis on monte encore, on n’est plus du tout en Egypte, on n’est plus du tout écrasé. On monte encore, vers les coupoles et leurs délirantes harmonies bleutées, et quelque chose nous attire là-haut — soudain il est évident que ce lieu a été bâti pour prier un Dieu, et que ce Dieu est unique, comme est unique notre élan vers le ciel des coupoles. Et sans conteste, à la subtilité des motifs et des couleurs, à la fluidité des caractères au symbolisme limpide, à l’absence de toute représentation humaine — nous revoici en terre d’Islam.
Les pieds doucement plantés dans un tapis, au ras du sol, les yeux envolés dans un élan spirituel presque abstrait. Sur les parois extérieures on trouve davantage de vert et, oui, le vert est la couleur du Prophète. Mais ici — ici à n’en pas douter — le bleu est la couleur de l’âme (et l’Islam turc si terriblement imprégné de mystique soufie que vous me pardonnerez peut-être ces élans.)
Et le regard à nouveau s’élève vers les coupoles, se perd dans ces arabesques bleues et or, éperdu mais jamais égaré. Ceux qui déploraient le manque d’arcs, de courbes de pierre, n’ont-ils pas vu que les courbes étaient inscrites dans la décoration même, frises, mosaïques, calligraphies ?
Bleu, bleus, le regard monte étrangement par étages imaginaires, comme si la hauteur de l’édifice lui imposait ces paliers d’acclimatation.
Le rez-de-chaussée serait humain. D’abord il est peuplé d’êtres vivants, de pieds nus sur les tapis feutrés. Et puis les fenêtres qui éclairent ce niveau ne comportent plus de vitraux : la lumière qui pénètre ici nous est familière, même si les lustres géants descendus tout près di sol l’infléchissent à nouveau.
On lève les yeux : c’est le niveau monumental, imposant, impressionnant, les larges piliers presque surdimensionnés, l’œil s’affole à vouloir les embrasser tout entiers, à découvrir que malgré tout ils sont à l’échelle de cet immense espace. On pense, alors, à l’Egypte, à Karnak, à cause de ces larges colonnes cannelées, à cause aussi du bleu et or des frises qui les surplombent, un bleu presque lapis-lazuli, ici.
Et puis on monte encore, on n’est plus du tout en Egypte, on n’est plus du tout écrasé. On monte encore, vers les coupoles et leurs délirantes harmonies bleutées, et quelque chose nous attire là-haut — soudain il est évident que ce lieu a été bâti pour prier un Dieu, et que ce Dieu est unique, comme est unique notre élan vers le ciel des coupoles. Et sans conteste, à la subtilité des motifs et des couleurs, à la fluidité des caractères au symbolisme limpide, à l’absence de toute représentation humaine — nous revoici en terre d’Islam.
Les pieds doucement plantés dans un tapis, au ras du sol, les yeux envolés dans un élan spirituel presque abstrait. Sur les parois extérieures on trouve davantage de vert et, oui, le vert est la couleur du Prophète. Mais ici — ici à n’en pas douter — le bleu est la couleur de l’âme (et l’Islam turc si terriblement imprégné de mystique soufie que vous me pardonnerez peut-être ces élans.)
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ISTANBUL (3) : PREMIERE MERVEILLE — UNE CASCADE DE COUPOLES
Deux merveilles très différentes, visitées aujourd’hui, se sont imprimées en moi. J’entends merveille au sens fort. J’entends : je crois n’avoir jamais vu d’édifices comparables à ces deux-là. Jamais.
Deux merveilles qui défient la description. De tous les arts, l’architecture et la musique sont ceux que je peine le plus à traduire en littérature.
Tout à l’heure je les contemplais, ébahie, et déjà je sentais leur résistance aux mots. Je dois essayer, pourtant. Par devoir et par obstination.
La première est bien sûr la Mosquée Bleue. L’espèce de condescendance avec laquelle les « spécialistes » la traitent parfois ne laisse pas de m’agacer. N’ont-ils donc pas de tripes et pas d’âme ? Peut-on, devant la Mosquée Bleue, réagir autrement qu’en écarquillant les yeux, pour y absorber le plus de miracle possible ?
Ils disent : peut-être un peu trop théâtrale — montre une civilisation à son déclin incapable d’innover — belle du dehors, certes, mais au-dedans, peu d’harmonie, de trop épars piliers, pas de courbes mises en valeur…
N’ont-ils pas d’yeux pour voir ? Ou leurs yeux n’ont-ils pas de regard ?
Mon problème est tout autre : la Mosquée Bleue s’adresse au regard et à l’âme sans le truchement des mots. Elle n’a pas besoin de mots, à peine même des versets calligraphiés du Coran sur ses frises et dans ses coupoles. Elle existe sans eux dans la grâce et la majesté infinies.
Six minarets graciles lancés vers le ciel, délimitant l’édifice et le signalant aux regards. Les hampes du kufi, une signature verticale sur le ciel.
Entre eux, l’harmonie — ouverte et fermée, la cour blanche et ses arcades, la gigantesque salle de prière et ses célèbres bleus. Mêmes proportions, mais la lumière change du tout au tout.
Entre eux, dit-on, une cascade de coupoles. Oui : mais une cascade qui miraculeusement s’élèverait vers le ciel au lieu de retomber au sol. Une cascade de dômes étagés comme une petite ville, dans la sobre et élégante pierre grise, si différente des briques byzantines. Le regard s’y porte toujours, depuis l’Hippodrome, depuis Ayasofia, dans les jardins qui les séparent. Et nos yeux montent, étonnés, jusqu’au ciel, dont les voûtes se sont soudain abaissées sur la terre.
Deux merveilles qui défient la description. De tous les arts, l’architecture et la musique sont ceux que je peine le plus à traduire en littérature.
Tout à l’heure je les contemplais, ébahie, et déjà je sentais leur résistance aux mots. Je dois essayer, pourtant. Par devoir et par obstination.
La première est bien sûr la Mosquée Bleue. L’espèce de condescendance avec laquelle les « spécialistes » la traitent parfois ne laisse pas de m’agacer. N’ont-ils donc pas de tripes et pas d’âme ? Peut-on, devant la Mosquée Bleue, réagir autrement qu’en écarquillant les yeux, pour y absorber le plus de miracle possible ?
Ils disent : peut-être un peu trop théâtrale — montre une civilisation à son déclin incapable d’innover — belle du dehors, certes, mais au-dedans, peu d’harmonie, de trop épars piliers, pas de courbes mises en valeur…
N’ont-ils pas d’yeux pour voir ? Ou leurs yeux n’ont-ils pas de regard ?
Mon problème est tout autre : la Mosquée Bleue s’adresse au regard et à l’âme sans le truchement des mots. Elle n’a pas besoin de mots, à peine même des versets calligraphiés du Coran sur ses frises et dans ses coupoles. Elle existe sans eux dans la grâce et la majesté infinies.
Six minarets graciles lancés vers le ciel, délimitant l’édifice et le signalant aux regards. Les hampes du kufi, une signature verticale sur le ciel.
Entre eux, l’harmonie — ouverte et fermée, la cour blanche et ses arcades, la gigantesque salle de prière et ses célèbres bleus. Mêmes proportions, mais la lumière change du tout au tout.
Entre eux, dit-on, une cascade de coupoles. Oui : mais une cascade qui miraculeusement s’élèverait vers le ciel au lieu de retomber au sol. Une cascade de dômes étagés comme une petite ville, dans la sobre et élégante pierre grise, si différente des briques byzantines. Le regard s’y porte toujours, depuis l’Hippodrome, depuis Ayasofia, dans les jardins qui les séparent. Et nos yeux montent, étonnés, jusqu’au ciel, dont les voûtes se sont soudain abaissées sur la terre.
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lundi 25 février 2008
BAVIÈRE (11) – DES LIEUX OÙ L’ON POURRAIT VIVRE : ULM LA VIEILLE
Un charme de même nature opère dans le centre de la vieille cité d’Ulm. Antique université, lieu d’étude et de savoir, lieu de beauté. Les soldats autrichiens qui s’y sont rendus à Napoléon sans combattre ont sûrement été séduits aussi par le lieu, ont peut-être voulu y rester et y vivre, et si la reddition était le prix à payer, Ulm le valait bien.
Pourtant la guerre n’a pas épargné cette cité-là. Elle ne cache pas ses cicatrices : elle annonce que ces maisons ont été bombardées pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle dédie cette place à Hans et Sophie Scholl… Ulm a cette grâce et cette sagesse que seule peut détenir une très vieille ville : elle sait avancer, elle sait que les ères se mélangent sans se détruire, que l’art et l’architecture n’en finissent pas d’exister. On y trouve dans la Vieille Ville d’audacieuses pyramides de verre qui côtoient des maisons peintes traditionnelles, des structures métalliques élégantes et des maisons à colombages, autour de la gigantesque cathédrale dont la flèche se lance très haut dans le ciel, visible en tous points de la ville et même depuis l’autoroute. La plus haute du monde — mais Ulm a le record modeste, elle sait que ce n’est pas cela qui importe. Et ce n’est pas cela : ce sont les incroyables gargouilles, toutes différentes de formes de styles et de tailles ; ce sont les statues XIXe, si étonnamment réalistes dans leurs visages et leurs vêtures ; c’est l’extraordinaire abat-voix de bois sculpté qui surmonte la chaire ; c’est le porche majestueux et riche de mille détails ; c’est l’invraisemblable tabernacle ciselé de calcaire et de grès ; ce sont les orgues dont les tuyaux évoquent les ailes d’un ange.

Pourtant il y a cette flèche. Qui monte et monte à n’en plus finir, les 768 marches et retour, d’abord dans de solides tours de pierre, puis de plus en plus épurées, dans la dentelle, suspendue, étroite, filant dans le ciel. Une montée infinie, oui, à paliers, avec même un appartement à mi-hauteur, pourvu d’un mécanisme pour y hisser des paniers. On se demande qui vivait là : des serviteurs de la cathédrale qui y passaient la journée avant de redescendre vers le sol et leurs familles ? Ou des religieux rêvant d’érémitisme, venant méditer entre le Ciel et la Terre ? Est-ce d’un tel appartement qu’il a fallu descendre le grand corps mort de Saint Thomas d’Aquin ? Nous soupirons et admettons qu’alors, oui, Abbon avait du mérite, et que certains moines étaient un peu prompts à se moquer de son exploit.*
Etrangement, la flèche est plus vertigineuse encore vue d’en bas. Du sommet, nous nous penchions vers le sol, toute perspective écrasée, les humains de la même taille que les pigeons. Mais du sol, levant la tête vers la flèche, vers la frêle balustrade qui l’entoure, tout près du sommet, nous sommes stupéfaits de savoir que nous nous sommes tenus là-haut, en plein ciel, et en sommes redescendus (pour nous livrer à de très terrestres appétits et déguster les gâteaux dont j’ai déjà parlé.)

Mais Ulm n’oublie pas sa sagesse. Elle a la plus démesurée des cathédrales, et tout près, un quartier très différent, à échelle humaine, aussi tendrement imparfait que la cathédrale est sublime de majesté. Dans le quartier des pêcheurs, tout de canaux et de maisons à colombages, aux perspectives bizarres, aux angles biscornus, des maisons se dressent de guingois, se penchent au-dessus de l’eau, se tordent vers leurs voisines. On s’émeut, se donne la main, cela n’a rien de Venise ni même d’Amsterdam mais il y a des ponts et des placettes, du lierre et des ruelles, et les Amoureux s’y embrassent comme les maisons.
* cf. Umberto Eco, Le Nom de la Rose dont je parle aussi ici
Pourtant la guerre n’a pas épargné cette cité-là. Elle ne cache pas ses cicatrices : elle annonce que ces maisons ont été bombardées pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle dédie cette place à Hans et Sophie Scholl… Ulm a cette grâce et cette sagesse que seule peut détenir une très vieille ville : elle sait avancer, elle sait que les ères se mélangent sans se détruire, que l’art et l’architecture n’en finissent pas d’exister. On y trouve dans la Vieille Ville d’audacieuses pyramides de verre qui côtoient des maisons peintes traditionnelles, des structures métalliques élégantes et des maisons à colombages, autour de la gigantesque cathédrale dont la flèche se lance très haut dans le ciel, visible en tous points de la ville et même depuis l’autoroute. La plus haute du monde — mais Ulm a le record modeste, elle sait que ce n’est pas cela qui importe. Et ce n’est pas cela : ce sont les incroyables gargouilles, toutes différentes de formes de styles et de tailles ; ce sont les statues XIXe, si étonnamment réalistes dans leurs visages et leurs vêtures ; c’est l’extraordinaire abat-voix de bois sculpté qui surmonte la chaire ; c’est le porche majestueux et riche de mille détails ; c’est l’invraisemblable tabernacle ciselé de calcaire et de grès ; ce sont les orgues dont les tuyaux évoquent les ailes d’un ange.
Pourtant il y a cette flèche. Qui monte et monte à n’en plus finir, les 768 marches et retour, d’abord dans de solides tours de pierre, puis de plus en plus épurées, dans la dentelle, suspendue, étroite, filant dans le ciel. Une montée infinie, oui, à paliers, avec même un appartement à mi-hauteur, pourvu d’un mécanisme pour y hisser des paniers. On se demande qui vivait là : des serviteurs de la cathédrale qui y passaient la journée avant de redescendre vers le sol et leurs familles ? Ou des religieux rêvant d’érémitisme, venant méditer entre le Ciel et la Terre ? Est-ce d’un tel appartement qu’il a fallu descendre le grand corps mort de Saint Thomas d’Aquin ? Nous soupirons et admettons qu’alors, oui, Abbon avait du mérite, et que certains moines étaient un peu prompts à se moquer de son exploit.*
Etrangement, la flèche est plus vertigineuse encore vue d’en bas. Du sommet, nous nous penchions vers le sol, toute perspective écrasée, les humains de la même taille que les pigeons. Mais du sol, levant la tête vers la flèche, vers la frêle balustrade qui l’entoure, tout près du sommet, nous sommes stupéfaits de savoir que nous nous sommes tenus là-haut, en plein ciel, et en sommes redescendus (pour nous livrer à de très terrestres appétits et déguster les gâteaux dont j’ai déjà parlé.)
Mais Ulm n’oublie pas sa sagesse. Elle a la plus démesurée des cathédrales, et tout près, un quartier très différent, à échelle humaine, aussi tendrement imparfait que la cathédrale est sublime de majesté. Dans le quartier des pêcheurs, tout de canaux et de maisons à colombages, aux perspectives bizarres, aux angles biscornus, des maisons se dressent de guingois, se penchent au-dessus de l’eau, se tordent vers leurs voisines. On s’émeut, se donne la main, cela n’a rien de Venise ni même d’Amsterdam mais il y a des ponts et des placettes, du lierre et des ruelles, et les Amoureux s’y embrassent comme les maisons.
* cf. Umberto Eco, Le Nom de la Rose dont je parle aussi ici
BAVIÈRE (9) – LES MARCHES DE NEUSCHWANSTEIN
Et je n’ai pas dit les châteaux. On va finir par croire qu’ils m’ont déçue, et ce n’est pas le cas, juste que mes mots les contournent et peinent à se hisser jusqu’à eux, comme il faut se hisser jusqu’à Neuschwanstein. L’ordre est important, bien sûr. Il faut voir Neuschwanstein en dernier. Il faut pouvoir admirer d’abord le délirant mimétisme et l’île mélancolique de Herrenchiemsee , s’étonner de l’intimité de Linderhof avec son double écrin de parc et de montagnes. Il faut pouvoir admirer et s’étonner encore devant le château familial et baroque de Hohenschwangau, se retourner vers Neuschwanstein et se demander pourquoi Ludwig a éprouvé le besoin de faire construire un autre château si près de celui qu’il possédait déjà et qui nous paraît vaste et beau. Il faut tout cela, toutes ces marches, avant de se hisser jusqu’à Neuschwanstein, et de comprendre.

Bien sûr que le nom est significatif, presque adolescent, un nouveau cygne marquant la différence avec l’ancien qu’on s’est contenté d’hériter. Bien sûr qu’on y retrouve des influences, bien sûr qu’il est inachevé, que par endroits on devine presque le mortier, mais — mais Neuschwanstein a cette qualité rarissime, indescriptible, des rêves réalisés. Un rêve entré de plain-pied dans le monde, un rêve fait chair et pierre, une impossibilité, une Porte, un hoquet de la réalité.
Neuschwanstein n’est pas impensable, ni inimaginable. Au contraire il est aisément imaginé, avec enthousiasme. C’est l’incarnation de cette imagination qui est inconcevable. Qu’on ait pu non seulement le rêver, non seulement le désirer, non seulement le deviner — mais le bâtir.
Il y a encore une chose qui le distingue des autres châteaux, de tous les autres : l’absolue cohérence qui le caractérise. Neuschwanstein n’est pas un habitat séculaire, peu à peu reconstruit, transformé, redécoré. Pas de strates. La volonté d’un esprit unique, le fil rouge d’un hommage obsessionnel. Ces fresques wagnériennes qui enluminent tous les murs de leurs teintes vives nous ont plu, et touchés. Je ne m’y attendais pas. Le style est illustratif, décoration de théâtre, romantisme à quatre sous, nobles dames aux longs cheveux, aux vastes manches, chevaliers et dragon, navire arborant une voile blanche, bateau-cygne cinglant vers le port d’Anvers, amants enlacés, adieux déchirants, morts tragiques. Le tout à l’allemande : les personnages sont tous plus larges que nature, plus forts, plus sains, avec surplus de tresses blondes et de hanches larges, mais — cela joue. Cela vit. Cela fonctionne, guide et unit. C’est une folie, tout le château est une folie vertigineuse, mais elle existe. Elle s’est ancrée solidement dans le monde. On peut l’arpenter, l’habiter.
Il faut, cepndant, y monter à pied (ou à la rigueur en calèche) le long d’une route raide. C’est bien. L’effort permet à chacun de réaliser la nature exceptionnelle de Neuschwanstein.
Bien sûr que le nom est significatif, presque adolescent, un nouveau cygne marquant la différence avec l’ancien qu’on s’est contenté d’hériter. Bien sûr qu’on y retrouve des influences, bien sûr qu’il est inachevé, que par endroits on devine presque le mortier, mais — mais Neuschwanstein a cette qualité rarissime, indescriptible, des rêves réalisés. Un rêve entré de plain-pied dans le monde, un rêve fait chair et pierre, une impossibilité, une Porte, un hoquet de la réalité.
Neuschwanstein n’est pas impensable, ni inimaginable. Au contraire il est aisément imaginé, avec enthousiasme. C’est l’incarnation de cette imagination qui est inconcevable. Qu’on ait pu non seulement le rêver, non seulement le désirer, non seulement le deviner — mais le bâtir.
Il y a encore une chose qui le distingue des autres châteaux, de tous les autres : l’absolue cohérence qui le caractérise. Neuschwanstein n’est pas un habitat séculaire, peu à peu reconstruit, transformé, redécoré. Pas de strates. La volonté d’un esprit unique, le fil rouge d’un hommage obsessionnel. Ces fresques wagnériennes qui enluminent tous les murs de leurs teintes vives nous ont plu, et touchés. Je ne m’y attendais pas. Le style est illustratif, décoration de théâtre, romantisme à quatre sous, nobles dames aux longs cheveux, aux vastes manches, chevaliers et dragon, navire arborant une voile blanche, bateau-cygne cinglant vers le port d’Anvers, amants enlacés, adieux déchirants, morts tragiques. Le tout à l’allemande : les personnages sont tous plus larges que nature, plus forts, plus sains, avec surplus de tresses blondes et de hanches larges, mais — cela joue. Cela vit. Cela fonctionne, guide et unit. C’est une folie, tout le château est une folie vertigineuse, mais elle existe. Elle s’est ancrée solidement dans le monde. On peut l’arpenter, l’habiter.
Il faut, cepndant, y monter à pied (ou à la rigueur en calèche) le long d’une route raide. C’est bien. L’effort permet à chacun de réaliser la nature exceptionnelle de Neuschwanstein.
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BAVIÈRE (7) – OMBRES & LUMIÈRES
Dans l’extraordinaire Café Tröglen, avec vue sur la cathédrale d’Ulm après la montée (puis descente) des 768 marches de sa flèche et en compensant cet effort par la dégustation de succulentes pâtisseries.
Difficile dans ces conditions de retrouver l’impression laissée par les Alpes bavaroises, les souvenirs qu’elles ont éveillés en moi. Pas des souvenirs d’événements, plutôt des souvenirs d’œuvres ou de sentiments.
Ces paysages, ceux de Berchtesgaden et des environs, m’ont rappelée d’anciennes découvertes, d’anciennes impressions. Les ténèbres qui affleurent dans les contes de Grimm, et que la lecture de Fables a réveillées. Comprendre qu’un être tel que Frau Totenkinder aurait pu vivre ici, et qu’en effet elle est bien plus dangereuse que Baba Yaga. Comprendre aussi ce que sont devenus Hansel et Gretel.
Le fonds légendaire a bien la couleur des terres qui l’ont engendré. Le Roi des Aulnes, ses différentes versions, la fascination mortifère qui emplit le roman de Michel Tournier et qui m’avait tétanisée, adolescente : la majesté et le péril jumeaux.
Aussi ce qui affleure dans les dessins de Hugo, dans certains des poèmes de La Légende des Siècles, dans certaines scènes des Burgraves. Hier soir nous avons parlé de Hugo pendant tout le dîner, et en effet ses dessins disent juste, la lumière et l’ombre, l’ombre surtout, la roche qui se métamorphose en burg au sommet. En roulant hier vers l’ouest au crépuscule, en regardant cette autre lumière, les lignes noires des pins, je pensais aux peintres allemands, à leurs paysages et à leurs lumières, à certaines toiles de Caspar David Friedrich. Je ne prétends pas défendre un « déterminisme du paysage ». Il s’agit seulement des œuvres qui ont modelé mon propre regard sur l’Allemagne, donc mon attente. L’original me frappe au visage.

Le salon de thé s’est effacé. Pourtant les gâteaux ne sont pas moins délicieux, mais leur goût s’est dissous derrière le pouvoir de suggestion des montagnes, de l’ombre, des visions.
Et je ne trouve plus de mots pour les choses plus riantes, pour dire nos fous rires. Pour raconter par exemple qu’à Berchtesgaden, juré craché, nous avons vu une Jeep d’Intervention d’Urgence de l’Ordre Franciscain, gyrophare compris, et que nous avons imaginé les moines en robe, godillots et casque de combat, armés d’eau bénite, descendre la rampe du monastère pour répondre à un appel d’urgence.
Et puis, bien sûr, il y eut les châteaux de Ludwig.
Difficile dans ces conditions de retrouver l’impression laissée par les Alpes bavaroises, les souvenirs qu’elles ont éveillés en moi. Pas des souvenirs d’événements, plutôt des souvenirs d’œuvres ou de sentiments.
Ces paysages, ceux de Berchtesgaden et des environs, m’ont rappelée d’anciennes découvertes, d’anciennes impressions. Les ténèbres qui affleurent dans les contes de Grimm, et que la lecture de Fables a réveillées. Comprendre qu’un être tel que Frau Totenkinder aurait pu vivre ici, et qu’en effet elle est bien plus dangereuse que Baba Yaga. Comprendre aussi ce que sont devenus Hansel et Gretel.
Le fonds légendaire a bien la couleur des terres qui l’ont engendré. Le Roi des Aulnes, ses différentes versions, la fascination mortifère qui emplit le roman de Michel Tournier et qui m’avait tétanisée, adolescente : la majesté et le péril jumeaux.
Aussi ce qui affleure dans les dessins de Hugo, dans certains des poèmes de La Légende des Siècles, dans certaines scènes des Burgraves. Hier soir nous avons parlé de Hugo pendant tout le dîner, et en effet ses dessins disent juste, la lumière et l’ombre, l’ombre surtout, la roche qui se métamorphose en burg au sommet. En roulant hier vers l’ouest au crépuscule, en regardant cette autre lumière, les lignes noires des pins, je pensais aux peintres allemands, à leurs paysages et à leurs lumières, à certaines toiles de Caspar David Friedrich. Je ne prétends pas défendre un « déterminisme du paysage ». Il s’agit seulement des œuvres qui ont modelé mon propre regard sur l’Allemagne, donc mon attente. L’original me frappe au visage.
Le salon de thé s’est effacé. Pourtant les gâteaux ne sont pas moins délicieux, mais leur goût s’est dissous derrière le pouvoir de suggestion des montagnes, de l’ombre, des visions.
Et je ne trouve plus de mots pour les choses plus riantes, pour dire nos fous rires. Pour raconter par exemple qu’à Berchtesgaden, juré craché, nous avons vu une Jeep d’Intervention d’Urgence de l’Ordre Franciscain, gyrophare compris, et que nous avons imaginé les moines en robe, godillots et casque de combat, armés d’eau bénite, descendre la rampe du monastère pour répondre à un appel d’urgence.
Et puis, bien sûr, il y eut les châteaux de Ludwig.
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jeudi 21 février 2008
BAVIÈRE (3) – MAGIE DE MUS(É)ES
Munich, Pension Isabella
Il faudrait parler aussi des musées, de cette très riche Alte Pinakothek que nous avons visitée et des musées en général.
Je ressors toujours frustrée des musées de peinture. On y voit trop de tableaux, on y rencontre trop de gens, on voudrait se souvenir de tous, on se jure qu’on va y arriver cette fois, on se rappellera la fragilité anorexique de cette adolescente en robe d’apparat, on se souviendra du regard dominateur de ce notable blond en habit noir, on n’oubliera pas les mains si vivantes, si présentes, de ce couple d’époux, on se souviendra… Mais déjà les noms s’effacent, on n’est plus sûr des visages auxquels ils correspondent. Pourtant ils étaient tellement là, les tableaux comme des mains tendues vers leurs âmes, on croyait les reconnaître, on voulait les connaître mieux — mais ils étaient trop nombreux, trop nombreux, vraiment, ils se dissolvent et se mélangent, Dürer et puis Ruben, Poussin et puis Filippo Lippi, Velazquez et le Greco, la formidable vérité photographique de Canaletto et les bouleversants pointillés de couleur de Guardi, et Judith et Marie-Madeleine, et tous les apôtres, et Lucrèce approchant le poignard de son sein, et ces satyres suintant d’animale perversité.
On se souviendra de ceci, pourtant. Brueghel peint toujours la même ville portuaire, une ville imaginaire entre la montagne et la mer, avec une forteresse étagée sur la colline, de hautes maisons de ville, des ponts à arcades de pierre qui s’avancent dans la mer vers des avant-postes fortifiés, et cette lumière bleue et verte qui ne ressemble à aucune lumière de ce monde. Il peint toujours le même port et c’est celui d’Ambre. Il n’était sur aucune carte postale, mais je n’oublierai pas
Il faudrait parler aussi des musées, de cette très riche Alte Pinakothek que nous avons visitée et des musées en général.
Je ressors toujours frustrée des musées de peinture. On y voit trop de tableaux, on y rencontre trop de gens, on voudrait se souvenir de tous, on se jure qu’on va y arriver cette fois, on se rappellera la fragilité anorexique de cette adolescente en robe d’apparat, on se souviendra du regard dominateur de ce notable blond en habit noir, on n’oubliera pas les mains si vivantes, si présentes, de ce couple d’époux, on se souviendra… Mais déjà les noms s’effacent, on n’est plus sûr des visages auxquels ils correspondent. Pourtant ils étaient tellement là, les tableaux comme des mains tendues vers leurs âmes, on croyait les reconnaître, on voulait les connaître mieux — mais ils étaient trop nombreux, trop nombreux, vraiment, ils se dissolvent et se mélangent, Dürer et puis Ruben, Poussin et puis Filippo Lippi, Velazquez et le Greco, la formidable vérité photographique de Canaletto et les bouleversants pointillés de couleur de Guardi, et Judith et Marie-Madeleine, et tous les apôtres, et Lucrèce approchant le poignard de son sein, et ces satyres suintant d’animale perversité.
On se souviendra de ceci, pourtant. Brueghel peint toujours la même ville portuaire, une ville imaginaire entre la montagne et la mer, avec une forteresse étagée sur la colline, de hautes maisons de ville, des ponts à arcades de pierre qui s’avancent dans la mer vers des avant-postes fortifiés, et cette lumière bleue et verte qui ne ressemble à aucune lumière de ce monde. Il peint toujours le même port et c’est celui d’Ambre. Il n’était sur aucune carte postale, mais je n’oublierai pas
BAVIÈRE (2) – MUNICH-AUX-MERVEILLES
München, Pension Isabella
Munich est une Cité des Merveilles Architecturales.
On y trouve des merveilles Art Déco, des merveilles années 20, des merveilles néo-gothiques presque indiscernables du vrai gothique flamboyant, des merveilles Renaissance aux façades en trompe l’œil, des enseignes en fer forgé alambiquées, des appliques à tête de dragon, des gargouilles, des cimetières gothico-romantiques où le lierre se change en monstre-mandragore et déracine les stèles de pierre, des clochers vertigineux, des bâtisses presque italiennes à arcades, peintes d’un chaleureux ocre jaune, des vitraux hauts de dizaines de mètres, des fenêtres de verre dépoli et de fer forgé — des églises où que l’on porte le regard, dans la Vieille Ville.
Et on y trouve, sur la Marienplatz, la plus folle de ces merveilles, un édifice de géant qui borde tout le nord de la place et s’enfonce dans les rues adjacentes — la folie d’un géant délicat qui aurait ciselé chaque parcelle, chaque corniche, de cette façade — palais de sculpture, dentelle monumentale et infinie qui défie le regard et la description.
Nous sommes restés tétanisés sur la place, les yeux errants, ne sachant où s’arrêter et s’accrochant partout.
Nous avions tous deux la même impression de Jamais-Vu, d’écrasement ébloui, de Trop-Grand-Pour-Etre-Vrai. Les guides l’expédient en une ligne : façade néogothique du nouveau Rathaus, fin XiXe, début XXe. Pas une étoile.
Alors c’était peut-être bien une folie comme la tienne, Ludwig, qui nous coupait le souffle.
jeudi 26 avril 2007
CHÂTEAUX DE LA LOIRE (11) : RÊVER AU JARDIN
Le Moulin Hodoux, près de Luynes
A St Cosme donc, je commençai de retrouver l’esprit d’Héloïse. A Villandry j’y entrai de plain-pied.
Les jardins Renaissance, héritiers des jardins médiévaux, sont pleinement de son registre. A Villandry je n’ai cessé de rêver de ce Havre d’Umbra et du jardin qu’il abrite. Un jardin pour représenter l’univers et pour ordonner la pensée, un jardin initiatique et mystique, un jardin d’arithmétique et d’harmonie, de musique et d’amour, et qui mêle aux fleurs les légumes et les fruits. Un jardin d’eau encore, et de simples, pour guérir les maux de l’esprit et du corps, enfin un labyrinthe, pour élever l’âme.
Villandry, restauré par un ex-scientifique espagnol et agnostique, un brin obsessionnel et converti au catholicisme, avait un vague fond de syncrétisme qui plairait aussi à Héloïse. Un plafond notamment, de bois peint et sculpté, rapporté de voyage et patiemment restauré, associant les symboles de l’art chrétien et de l’art musulman. Pour l’Islam, des étoiles. L’or et le bleu de la voûte céleste. Je pense bien sûr aux Lions d’Al-Rassan de Kay, aux étoiles des Asharites, je me rappelle combien il est important de se souvenir qu’ils viennent du désert, je pense aux Maures d’Espagne qui eux aussi aimaient les jardins, au triple héritage de Rodrigo, je pense à cette autre voûte étoilée, plus étrangère encore, au-dessus du Havre d’Umbra.
A St Cosme donc, je commençai de retrouver l’esprit d’Héloïse. A Villandry j’y entrai de plain-pied.
Les jardins Renaissance, héritiers des jardins médiévaux, sont pleinement de son registre. A Villandry je n’ai cessé de rêver de ce Havre d’Umbra et du jardin qu’il abrite. Un jardin pour représenter l’univers et pour ordonner la pensée, un jardin initiatique et mystique, un jardin d’arithmétique et d’harmonie, de musique et d’amour, et qui mêle aux fleurs les légumes et les fruits. Un jardin d’eau encore, et de simples, pour guérir les maux de l’esprit et du corps, enfin un labyrinthe, pour élever l’âme.
Villandry, restauré par un ex-scientifique espagnol et agnostique, un brin obsessionnel et converti au catholicisme, avait un vague fond de syncrétisme qui plairait aussi à Héloïse. Un plafond notamment, de bois peint et sculpté, rapporté de voyage et patiemment restauré, associant les symboles de l’art chrétien et de l’art musulman. Pour l’Islam, des étoiles. L’or et le bleu de la voûte céleste. Je pense bien sûr aux Lions d’Al-Rassan de Kay, aux étoiles des Asharites, je me rappelle combien il est important de se souvenir qu’ils viennent du désert, je pense aux Maures d’Espagne qui eux aussi aimaient les jardins, au triple héritage de Rodrigo, je pense à cette autre voûte étoilée, plus étrangère encore, au-dessus du Havre d’Umbra.
mardi 24 avril 2007
CHATEAUX DE LA LOIRE (4) : À CHEVAL ENTRE L’HISTOIRE ET LA LÉGENDE
Blois. Puis Auberge de la Croix Blanche, à Veuves. Puis chambre 35 du Domaine des Hauts de Loire.
Il y a l’Histoire et il y a la Légende. La Catherine de Médicis que peignent les historiens et celle que raconte Dumas, aux couleurs bien plus vives, et du coup il y a des guides contraints de répéter avec insistance : « C’est une légende, il n’y avait aucun poison dans cette armoire, juste des objets précieux. Pour autant qu’on sache, elle n’a même empoisonné personne. »
Car parfois la légende prend plus de place, plus de Réalité, que l’Histoire.
Il y a l’Histoire, la Légende, et des châteaux bâtis à cheval sur les deux. Chambord est de ceux-là.
Chambord est un château très sérieux, à l’interminable construction, où se sont succédé rois et princes, chasseurs et régiments (de Maurice de Saxe). Chambord est un château historique certifié, avec blasons sculptés, lits à baldaquins, portraits officiels et tableaux dramatiques retraçant de grands événements. Le comte de Chambord n’était-il pas le premier prétendant au trône perdu de France, l’aïeul d’une étrange branche dont les rejetons se manifestent encore aujourd’hui, l’homme qui a laissé passer sa chance en refusant d’abandonner le drapeau blanc d’Henri IV ? La lettre pleine de formules extraordinaires est là, encadrée, sur un mur de Chambord. Le comte est un vrai personnage historique : si l’on avait risqué de l’oublier, il a pris soin de se replacer ostensiblement dans la généalogie de cette Histoire : « Sculptez moi enfant à la ressemblance du bon roi Henri, et plaçons les deux statues en vis à vis. »
Mais n’a-t-il pas aussi un pied dans la légende, l’enfant du miracle, né après l’assassinat de son père au sortir du théâtre ? N’a-t-elle pas dans l’œil une lueur sauvage, une lueur littéralement féerique, sa mère, la blonde et malicieuse duchesse de Berry ?
Et sur les toits de Chambord, le Conte a fait un coup d’état et renversé l’Histoire. Sur les toits de Chambord a poussé par enchantement une cité de Faërie.
Aucun humain, même le plus obtus, ne saurait longtemps prétendre qu’il s’agit de cheminées. Des cheminées, vraiment ! Non, ce sont des tours, des tourelles, une forêt de tours délicatement sculptées, qui s’élancent, qui rivalisent de beauté, et de folie. Evidemment c’est une folie. Nul ne pourrait concevoir de plan réfléchi à ce château-sur-le-toit. Vigny déjà le constatait, éberlué. Il n’y a pas de plan. D’ailleurs, si on regarde avec attention, on remarque que rien n’y est symétrique. Et pourtant l’ensemble est harmonieux. C’est le miracle des Fées, qu’elles ont transmis aux plus doués des artistes de la Renaissance : l’harmonie, la vraie, ne naît pas de la symétrie.
Il y a l’Histoire et il y a la Légende. La Catherine de Médicis que peignent les historiens et celle que raconte Dumas, aux couleurs bien plus vives, et du coup il y a des guides contraints de répéter avec insistance : « C’est une légende, il n’y avait aucun poison dans cette armoire, juste des objets précieux. Pour autant qu’on sache, elle n’a même empoisonné personne. »
Car parfois la légende prend plus de place, plus de Réalité, que l’Histoire.
Il y a l’Histoire, la Légende, et des châteaux bâtis à cheval sur les deux. Chambord est de ceux-là.
Chambord est un château très sérieux, à l’interminable construction, où se sont succédé rois et princes, chasseurs et régiments (de Maurice de Saxe). Chambord est un château historique certifié, avec blasons sculptés, lits à baldaquins, portraits officiels et tableaux dramatiques retraçant de grands événements. Le comte de Chambord n’était-il pas le premier prétendant au trône perdu de France, l’aïeul d’une étrange branche dont les rejetons se manifestent encore aujourd’hui, l’homme qui a laissé passer sa chance en refusant d’abandonner le drapeau blanc d’Henri IV ? La lettre pleine de formules extraordinaires est là, encadrée, sur un mur de Chambord. Le comte est un vrai personnage historique : si l’on avait risqué de l’oublier, il a pris soin de se replacer ostensiblement dans la généalogie de cette Histoire : « Sculptez moi enfant à la ressemblance du bon roi Henri, et plaçons les deux statues en vis à vis. »
Mais n’a-t-il pas aussi un pied dans la légende, l’enfant du miracle, né après l’assassinat de son père au sortir du théâtre ? N’a-t-elle pas dans l’œil une lueur sauvage, une lueur littéralement féerique, sa mère, la blonde et malicieuse duchesse de Berry ?
Et sur les toits de Chambord, le Conte a fait un coup d’état et renversé l’Histoire. Sur les toits de Chambord a poussé par enchantement une cité de Faërie.
Aucun humain, même le plus obtus, ne saurait longtemps prétendre qu’il s’agit de cheminées. Des cheminées, vraiment ! Non, ce sont des tours, des tourelles, une forêt de tours délicatement sculptées, qui s’élancent, qui rivalisent de beauté, et de folie. Evidemment c’est une folie. Nul ne pourrait concevoir de plan réfléchi à ce château-sur-le-toit. Vigny déjà le constatait, éberlué. Il n’y a pas de plan. D’ailleurs, si on regarde avec attention, on remarque que rien n’y est symétrique. Et pourtant l’ensemble est harmonieux. C’est le miracle des Fées, qu’elles ont transmis aux plus doués des artistes de la Renaissance : l’harmonie, la vraie, ne naît pas de la symétrie.
vendredi 21 avril 2006
SYRIE (18) - PALMYRE - JE T'AIME AVEC L'ABÎME…
Musée de Palmyre.
Palmyre
Je t'aime. Les mots sont tristes comme un immense départ qui doublement arrache le coeur à l'infini
Je t'aime avec la brise avec le doux bruit des coccinelles qui marchent vers l'ombre du soir
Je t'aime avec l'aurore qui tremble dans tes yeux, avec l'éternité parmi tes cils de lin
Je t'aime avec les pleurs avec le temps serein des âmes de lumière de l'air vertigineux
Je t'aime avec l'abîme dément de l'insomnie
avec les caravanes qui veillent sur mon délire
avec la force de l'eau et la fureur d'un cri
Je t'aime ô grande nuit verse sur ma Palmyre
les océans de feu les myriades de chants
les lacs de la tendresse dans l'ambre de son sang.
Athanase Vantcheve de Thracy, 1987
J'ignore qui est ce poète au nom invraisemblable, mais certaines choses dans le texte m'ont touchée, et j'ai voulu le copier. Tu comprendras pourquoi, sans doute.
NdA : Et de fait, il existe, puis-je découvrir à mon retour... sous le nom d'Athanase Vantchev de Thracy, et ce poème sur Palmyre, avec d'infimes différences de traductions, est l'extrait le plus souvent cité de son oeuvre.
Palmyre
Je t'aime. Les mots sont tristes comme un immense départ qui doublement arrache le coeur à l'infini
Je t'aime avec la brise avec le doux bruit des coccinelles qui marchent vers l'ombre du soir
Je t'aime avec l'aurore qui tremble dans tes yeux, avec l'éternité parmi tes cils de lin
Je t'aime avec les pleurs avec le temps serein des âmes de lumière de l'air vertigineux
Je t'aime avec l'abîme dément de l'insomnie
avec les caravanes qui veillent sur mon délire
avec la force de l'eau et la fureur d'un cri
Je t'aime ô grande nuit verse sur ma Palmyre
les océans de feu les myriades de chants
les lacs de la tendresse dans l'ambre de son sang.
Athanase Vantcheve de Thracy, 1987
J'ignore qui est ce poète au nom invraisemblable, mais certaines choses dans le texte m'ont touchée, et j'ai voulu le copier. Tu comprendras pourquoi, sans doute.
NdA : Et de fait, il existe, puis-je découvrir à mon retour... sous le nom d'Athanase Vantchev de Thracy, et ce poème sur Palmyre, avec d'infimes différences de traductions, est l'extrait le plus souvent cité de son oeuvre.
mercredi 19 avril 2006
SYRIE (13) - ASYMÉTRIES
Nous étions ce matin à St Siméon, le site de la gigantesque église bâtie par les Byzantins autour de la célèbre colonne du Stylite, celle que les légendes exagèrent à plaisir, augmentant sa hauteur, prétendant que l'Ascète Saint y dormait et mangeait.
Il est tard: une chose sur St Siméon, une chose évidente et troublante en même temps, donc importante... l'abside n'en est pas tout à fait droite. Le chœur est légèrement décalé d'un côté. Asymétrie presque choquante à nos yeux de cartésiens obsessionnels, mais au fondement limpide: la forme des églises chrétiennes est calquée sur celle de la Croix, mais sur tous les crucifix Jésus penche la tête de côté — or ce qui importe est le Christ, non la Croix, n'est-ce pas?
Cela m'a semblé magnifique. Les nefs non décalées me décevront sans doute toutes un peu, désormais. Cette tête penchée de Jésus, très humaine, appesantie par la souffrance et l'amertume de l'abandon, ou très divine, portant le poids des fautes des hommes que son sacrifice rachetait; cette tête penchée des crucifiés, émaciée, couronnée d'épines et souvent sillonnée de sang, est certainement l'une des plus violentes images de la religion née de ce sacrifice.
J'aime l'idée qu'elle soit commémorée par cette ancienne et minérale asymétrie.
Il est vrai que l'église St Siméon est tout entière sous le signe de l'asymétrie et du changement. Son ornement privilégié est la feuille d'artichaut courbée par le vent — car Siméon lui-même, affirme Loutfi, était un homme changeant, et que les architectes ont voulu que sa personnalité imprègne et infléchisse le lieu qui lui serait consacré. Mais Loutfi est Druse — peut-être sa propre philosophie, chérissant cette notion de changement et de vent, infléchit-elle aussi sa vision.
Je te l'écris, par souci d'objectivité, ou même par simple réflexe de pensée critique et relativiste — je ne l'ai pas dit. Je ne l'ai pas dit, parce qu'il en aurait été offensé, et parce que l'image était belle. Je suis empathe et poète bien avant d'être scientifique et philosophe. Je me suis éloignée de la science il y a des années, même si certains de mes chemins m'y ramènent et même si certains de ses champs me sont chers — et je n'ai jamais été une philosophe.
Après le repas. Même patio.
La fontaine coule, l'eau qui apaise les fous, tu te souviens? Et justement nous avons visité aujourd'hui le Bimaristan Argun, l'hôpital psychatrique médiéval d'Alep.
Il y a tout un roman à écrire là-dessus, et sur la civilisation capable de bâtir un tel édifice et d'en faire autre chose qu'un monastère ou un palais.
Les fous d'Alep, au XIVe siècle, n'étaient pas considérés comme incurables, à en juger par cette bâtisse conçue comme un cheminement. Première halte, fous dangereux ou hystériques, dans des cellules (au sens monastique plutôt que carcéral) grillagées, autour d'un très petit patio rond surmonté d'un dôme qui laisse entrer un mince jour. Et au fur et à mesure de la guérison, du cheminement, le malade se déplace de patio en patio, les cellules s'ouvrent et perdent leurs grilles, les cours centrales se font plus vastes et plus ovales, surtout la lumière croît avec la taille des ouvertures dans les dômes, et croît aussi la taille des bassin, le jet des fontaines. A l'avant-dernier stade est prévue une petite estrade: les fous se soignent aussi en se mettant en scène, en jouant leur folie, en la chantant et la dansant — ou en écoutant et admirant des musiciens.
Et puis? La grande cour des visiteurs est aussi le dernier stade du pélerinage de la guérison — immense et pourvue d'une vaste scène où ce soir encore viennent tourner les derviches. Après? Une porte mène dehors.
La folie comme une parenthèse dans le monde du dehors, une escale cyclique, au rythme cohérent et rassurant de lumière, d'eau et de jeux. Si le bimaristan était vraiment ainsi, alors il faisait bon être fou à Alep en ce siècle, pour une semaine ou deux.
Il est tard: une chose sur St Siméon, une chose évidente et troublante en même temps, donc importante... l'abside n'en est pas tout à fait droite. Le chœur est légèrement décalé d'un côté. Asymétrie presque choquante à nos yeux de cartésiens obsessionnels, mais au fondement limpide: la forme des églises chrétiennes est calquée sur celle de la Croix, mais sur tous les crucifix Jésus penche la tête de côté — or ce qui importe est le Christ, non la Croix, n'est-ce pas?
Cela m'a semblé magnifique. Les nefs non décalées me décevront sans doute toutes un peu, désormais. Cette tête penchée de Jésus, très humaine, appesantie par la souffrance et l'amertume de l'abandon, ou très divine, portant le poids des fautes des hommes que son sacrifice rachetait; cette tête penchée des crucifiés, émaciée, couronnée d'épines et souvent sillonnée de sang, est certainement l'une des plus violentes images de la religion née de ce sacrifice.
J'aime l'idée qu'elle soit commémorée par cette ancienne et minérale asymétrie.
Il est vrai que l'église St Siméon est tout entière sous le signe de l'asymétrie et du changement. Son ornement privilégié est la feuille d'artichaut courbée par le vent — car Siméon lui-même, affirme Loutfi, était un homme changeant, et que les architectes ont voulu que sa personnalité imprègne et infléchisse le lieu qui lui serait consacré. Mais Loutfi est Druse — peut-être sa propre philosophie, chérissant cette notion de changement et de vent, infléchit-elle aussi sa vision.
Je te l'écris, par souci d'objectivité, ou même par simple réflexe de pensée critique et relativiste — je ne l'ai pas dit. Je ne l'ai pas dit, parce qu'il en aurait été offensé, et parce que l'image était belle. Je suis empathe et poète bien avant d'être scientifique et philosophe. Je me suis éloignée de la science il y a des années, même si certains de mes chemins m'y ramènent et même si certains de ses champs me sont chers — et je n'ai jamais été une philosophe.
Après le repas. Même patio.
La fontaine coule, l'eau qui apaise les fous, tu te souviens? Et justement nous avons visité aujourd'hui le Bimaristan Argun, l'hôpital psychatrique médiéval d'Alep.
Il y a tout un roman à écrire là-dessus, et sur la civilisation capable de bâtir un tel édifice et d'en faire autre chose qu'un monastère ou un palais.
Les fous d'Alep, au XIVe siècle, n'étaient pas considérés comme incurables, à en juger par cette bâtisse conçue comme un cheminement. Première halte, fous dangereux ou hystériques, dans des cellules (au sens monastique plutôt que carcéral) grillagées, autour d'un très petit patio rond surmonté d'un dôme qui laisse entrer un mince jour. Et au fur et à mesure de la guérison, du cheminement, le malade se déplace de patio en patio, les cellules s'ouvrent et perdent leurs grilles, les cours centrales se font plus vastes et plus ovales, surtout la lumière croît avec la taille des ouvertures dans les dômes, et croît aussi la taille des bassin, le jet des fontaines. A l'avant-dernier stade est prévue une petite estrade: les fous se soignent aussi en se mettant en scène, en jouant leur folie, en la chantant et la dansant — ou en écoutant et admirant des musiciens.
Et puis? La grande cour des visiteurs est aussi le dernier stade du pélerinage de la guérison — immense et pourvue d'une vaste scène où ce soir encore viennent tourner les derviches. Après? Une porte mène dehors.
La folie comme une parenthèse dans le monde du dehors, une escale cyclique, au rythme cohérent et rassurant de lumière, d'eau et de jeux. Si le bimaristan était vraiment ainsi, alors il faisait bon être fou à Alep en ce siècle, pour une semaine ou deux.
SYRIE (12) - ALEP - VERTE COMME LA MER
Alep. Sissi House, restaurant.
Evidemment la célèbre impératrice n'a jamais mis les pieds ici, meilleur restaurant d'Alep ou pas. Il s'agit simplement du nom du premier propriétaire, un peu déformé pour plaire aux Occidentaux.
Le soir. Même patio.
Les jeunes filles Kurdes semblent nourrir une passion pour les femmes d'Occident. Ou étaient-ce mes cheveux lavés ce matin? Ou la jupe que je portais et à laquelle je pense toujours comme à la jupe de Flora parce qu'elle est large et verte comme la mer et qu'il s'agit du premier vrai souvenir que Corwin a d'elle?
Quoi qu'il en soit, elles se pressaient, demandaient à être prises en photo avec moi (ou avec mes cheveux, ou avec ma jupe), me poursuivaient presque, proclamaient "I love you!" — et je n'ai jamais nié être sensible à la flatterie. Celle-ci surtout me touchait plus que celle des hommes, codée, attendue. Ces jeunes filles ne portaient pas le foulard, et j'imagine qu'elles rêvent tant d'Occident que toute jeune femme blanche aux longs cheveux clairs doit leur paraître une actrice de cinéma.
Cohérence extrême du récit: le gardien (qui n'est pas mon camarade Muhannad) vient de m'apporter un verre de je ne sais quoi, offert par un élégant monsieur arabe, le seul autre à être assis dans ce patio. Dans les pays arabes (je l'avais déjà constaté en Egypte), on remonte dans le temps. Les rites ici sont différents. Les us, et surtout ceux de la séduction, semblent remonter aux années 50. Est-ce seulement le décalage dû à l'onde de la (post-)modernité? Car les fuseaux durent bien plus d'une heure à cette aune-là, et même s'ils se raccourcissent: pendant longtemps une découverte mettait plus d'un demi-siècle à passer d'Angleterre en Russie. Ou est-ce que pour eux les Occidentales répondent vraiment au modèle des héroïnes de ces films hollywoodiens, et y copient-ils leur attitude?
Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus s'il y a de l'alcool dans ce verre, et je marche sur la ligne mince et coutumière qui consiste à ne pas l'offenser et ne pas l'encourager. J'ai donc goûté. Ce n'est pas mauvais (donc il n'y a pas d'alcool), et... malgré tout cela me distrait de mon récit.
Parler du vert, le vert de ma jupe, le vert des hommes mortels sur les icônes byzantines, et me souvenir de la raison pour laquelle les minarets des mosquées sont éclairés des lumières vertes dont je t'ai déjà parlé, et qui les font ressembler, la nuit, aux tours de quelque NéoTokyo de manga. Simplement le vert est la couleur de l'Islam. Certains dômes de mosquées sont peints de cette couleur, et sans doute est-ce aussi pour cette raison que les deux étoiles du drapeau syrien (qui symbolisent l'alliance avec l'Egypte) sont vertes aussi.
Au musée d'Alep, j'ai plusieurs fois pensé à toi. A cause des lions d'abord, si nombreux, parce qu'aimés de la déesse Ishtar comme de certains musulmans — si spectaculaires, de bronze verdi par le temps humide, ou de sombre basalte — gardiens, protecteurs contre les ténèbres et le mal. J'ai, forcément, pensé à Aslan. Aslan-Dieu, ont dit tous les exégètes de l'œuvre de Lewis. Et c'est alors seulement que j'ai réalisé à quel point le nom de ce dieu très chrétien ressemblait à celui d'Allah.
Puis, plus important, il y avait ce couple de statuettes, un homme et une femme, avec devant eux le bassin symbolisant leur union. La bassine est divisée en deux compartiments — celui de l'homme est le Plein, celui de la femme le Vide — mais leur mariage est symbolisé par un orifice dans la cloison qui les sépare, et ainsi le Plein s'écoule dans le Vide jusqu'à ce que tous deux trouvent l'équilibre.
Je ne commente pas. Tu sais cela comme moi.
Evidemment la célèbre impératrice n'a jamais mis les pieds ici, meilleur restaurant d'Alep ou pas. Il s'agit simplement du nom du premier propriétaire, un peu déformé pour plaire aux Occidentaux.
Le soir. Même patio.
Les jeunes filles Kurdes semblent nourrir une passion pour les femmes d'Occident. Ou étaient-ce mes cheveux lavés ce matin? Ou la jupe que je portais et à laquelle je pense toujours comme à la jupe de Flora parce qu'elle est large et verte comme la mer et qu'il s'agit du premier vrai souvenir que Corwin a d'elle?
Quoi qu'il en soit, elles se pressaient, demandaient à être prises en photo avec moi (ou avec mes cheveux, ou avec ma jupe), me poursuivaient presque, proclamaient "I love you!" — et je n'ai jamais nié être sensible à la flatterie. Celle-ci surtout me touchait plus que celle des hommes, codée, attendue. Ces jeunes filles ne portaient pas le foulard, et j'imagine qu'elles rêvent tant d'Occident que toute jeune femme blanche aux longs cheveux clairs doit leur paraître une actrice de cinéma.
Cohérence extrême du récit: le gardien (qui n'est pas mon camarade Muhannad) vient de m'apporter un verre de je ne sais quoi, offert par un élégant monsieur arabe, le seul autre à être assis dans ce patio. Dans les pays arabes (je l'avais déjà constaté en Egypte), on remonte dans le temps. Les rites ici sont différents. Les us, et surtout ceux de la séduction, semblent remonter aux années 50. Est-ce seulement le décalage dû à l'onde de la (post-)modernité? Car les fuseaux durent bien plus d'une heure à cette aune-là, et même s'ils se raccourcissent: pendant longtemps une découverte mettait plus d'un demi-siècle à passer d'Angleterre en Russie. Ou est-ce que pour eux les Occidentales répondent vraiment au modèle des héroïnes de ces films hollywoodiens, et y copient-ils leur attitude?
Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus s'il y a de l'alcool dans ce verre, et je marche sur la ligne mince et coutumière qui consiste à ne pas l'offenser et ne pas l'encourager. J'ai donc goûté. Ce n'est pas mauvais (donc il n'y a pas d'alcool), et... malgré tout cela me distrait de mon récit.
Parler du vert, le vert de ma jupe, le vert des hommes mortels sur les icônes byzantines, et me souvenir de la raison pour laquelle les minarets des mosquées sont éclairés des lumières vertes dont je t'ai déjà parlé, et qui les font ressembler, la nuit, aux tours de quelque NéoTokyo de manga. Simplement le vert est la couleur de l'Islam. Certains dômes de mosquées sont peints de cette couleur, et sans doute est-ce aussi pour cette raison que les deux étoiles du drapeau syrien (qui symbolisent l'alliance avec l'Egypte) sont vertes aussi.
Au musée d'Alep, j'ai plusieurs fois pensé à toi. A cause des lions d'abord, si nombreux, parce qu'aimés de la déesse Ishtar comme de certains musulmans — si spectaculaires, de bronze verdi par le temps humide, ou de sombre basalte — gardiens, protecteurs contre les ténèbres et le mal. J'ai, forcément, pensé à Aslan. Aslan-Dieu, ont dit tous les exégètes de l'œuvre de Lewis. Et c'est alors seulement que j'ai réalisé à quel point le nom de ce dieu très chrétien ressemblait à celui d'Allah.
Puis, plus important, il y avait ce couple de statuettes, un homme et une femme, avec devant eux le bassin symbolisant leur union. La bassine est divisée en deux compartiments — celui de l'homme est le Plein, celui de la femme le Vide — mais leur mariage est symbolisé par un orifice dans la cloison qui les sépare, et ainsi le Plein s'écoule dans le Vide jusqu'à ce que tous deux trouvent l'équilibre.
Je ne commente pas. Tu sais cela comme moi.
samedi 16 avril 2005
SAHARA (14) : DIALOGUE INTÉRIEUR
Je n'ai plus eu le temps d'écrire. Quand nous sommes rentrés de notre marche de l'après-midi, il a fallu monter les tentes avant que la nuit ne soit complètement tombée. Ecrire dans la nuit est difficile, même avec ma lampe Petzl, car la lumière attire toutes sortes d'insectes. Je me suis donc étendue avec les autres près du feu de camp, au clair de lune, regardant monter les étoiles, et, la nuit nous libérant des insupportables mouches, c'étaient vraiment des heures merveilleuses.
Nos guide/âniers/cuisinier Touaregs se sont mis à chanter en battant du tambour, des chansons rythmées à plusieurs voix.
Même jour, heure du déjeuner
Retour d'une longue marche de 3h sur le Plateau. Une marche assez rude, sur un sol de pierres coupantes aux angles aigus, et sous un soleil brûlant, dès 8h du matin. Terrain irrégulier, avec une succession de descentes périlleuses, aux limites de l'éboulis (j'aime bien) et de montées du même genre (j'aime moins). Je me suis maintenue en tête de groupe, et j'ai éprouvé les mêmes sensations que les jours précédents.
La marche fait entrer dans un autre univers, un univers intérieur, clos sur un très petit espace. En marchant, j'ai du mal à bavarder. Je suis en dialogue intérieur, et dans les passages vraiment pénibles, je ne suis plus en dialogue du tout. Je ne pense plus. Je suis les chaussures du guide devant moi, c'est tout.
Et je ne t'ai pas parlé, du coup, du Plateau et de ses merveilles. Imagine un paysage digne de l'Emyn Muil : un dédale de roches sombres dont chaque crête dévoile un nouveau décor aussi désolé que le précédent. Oui, j'ai vraiment pensé à Frodo et Sam dans l'Emyn Muil : sans guide, on n'y est rien.
Il y a pourtant aussi des roches plus rouges, avec toujours ces formidables découpes de l'érosion, creusant à la base des rochers des abris surplombés par de menaçantes corniches, arrondissant les parois. On y fait halte, on y mange, on essaie d'y dormir. C'est dans de tels abris qu'est installé notre campement.
Et puis il y a les peintures rupestres : nombreuses, variées, tant dans les couleurs (rouge, blanc, noir, parfois une sorte de vert sombre) que dans les motifs (humains ou animaux : vaches, taureaux, gazelles, dromadaires et chameaux, mouflons, éléphants et même poules). Les styles aussi varient, suggérant diverses périodes. Je ne puis t'en dire plus sans le livre qui les analyse, mais certains dessins étaient polychromes, certains stylisés à l'extrême, certaient associaient peinture et gravure, et la représentation des humains allait du simple bonhomme d'enfant à des dessins d'une étonnante finesse, riches de détails (orteils, yeux...)
Certains t'auraient plu, j'imagine. Je pense par exemple à cette femme dansant, une coiffe cornue sur la tête.
Les peintures sont partout, par centaines, mais souvent usées, abîmées par l'érosion, par les touristes mal-intentionnés ou stupides. Il faudrait, explique C***, les vitrifier ou les protéger d'une résine.
Les ânes paissent au loin — il y a un peu de végétation à certains endroits du Plateau — nous ne les avons plus vus depuis qu'ils ont été débâtés. M***, notre guide algérois (à ne pas confondre avec M*** notre guide Targui pour les 3 jours sur le Plateau) nous explique que les nôtres n'étaient pas trop chargés, mais que c'est plus difficile pour les randonneurs qui restent 7 jours sur le Plateau. Une fois, un âne est mort de fatigue dans la montée.
Nos guide/âniers/cuisinier Touaregs se sont mis à chanter en battant du tambour, des chansons rythmées à plusieurs voix.
Même jour, heure du déjeuner
Retour d'une longue marche de 3h sur le Plateau. Une marche assez rude, sur un sol de pierres coupantes aux angles aigus, et sous un soleil brûlant, dès 8h du matin. Terrain irrégulier, avec une succession de descentes périlleuses, aux limites de l'éboulis (j'aime bien) et de montées du même genre (j'aime moins). Je me suis maintenue en tête de groupe, et j'ai éprouvé les mêmes sensations que les jours précédents.
La marche fait entrer dans un autre univers, un univers intérieur, clos sur un très petit espace. En marchant, j'ai du mal à bavarder. Je suis en dialogue intérieur, et dans les passages vraiment pénibles, je ne suis plus en dialogue du tout. Je ne pense plus. Je suis les chaussures du guide devant moi, c'est tout.
Et je ne t'ai pas parlé, du coup, du Plateau et de ses merveilles. Imagine un paysage digne de l'Emyn Muil : un dédale de roches sombres dont chaque crête dévoile un nouveau décor aussi désolé que le précédent. Oui, j'ai vraiment pensé à Frodo et Sam dans l'Emyn Muil : sans guide, on n'y est rien.
Il y a pourtant aussi des roches plus rouges, avec toujours ces formidables découpes de l'érosion, creusant à la base des rochers des abris surplombés par de menaçantes corniches, arrondissant les parois. On y fait halte, on y mange, on essaie d'y dormir. C'est dans de tels abris qu'est installé notre campement.
Et puis il y a les peintures rupestres : nombreuses, variées, tant dans les couleurs (rouge, blanc, noir, parfois une sorte de vert sombre) que dans les motifs (humains ou animaux : vaches, taureaux, gazelles, dromadaires et chameaux, mouflons, éléphants et même poules). Les styles aussi varient, suggérant diverses périodes. Je ne puis t'en dire plus sans le livre qui les analyse, mais certains dessins étaient polychromes, certains stylisés à l'extrême, certaient associaient peinture et gravure, et la représentation des humains allait du simple bonhomme d'enfant à des dessins d'une étonnante finesse, riches de détails (orteils, yeux...)
Certains t'auraient plu, j'imagine. Je pense par exemple à cette femme dansant, une coiffe cornue sur la tête.
Les peintures sont partout, par centaines, mais souvent usées, abîmées par l'érosion, par les touristes mal-intentionnés ou stupides. Il faudrait, explique C***, les vitrifier ou les protéger d'une résine.
Les ânes paissent au loin — il y a un peu de végétation à certains endroits du Plateau — nous ne les avons plus vus depuis qu'ils ont été débâtés. M***, notre guide algérois (à ne pas confondre avec M*** notre guide Targui pour les 3 jours sur le Plateau) nous explique que les nôtres n'étaient pas trop chargés, mais que c'est plus difficile pour les randonneurs qui restent 7 jours sur le Plateau. Une fois, un âne est mort de fatigue dans la montée.
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