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jeudi 21 février 2008

BAVIÈRE (3) – MAGIE DE MUS(É)ES

Munich, Pension Isabella

Il faudrait parler aussi des musées, de cette très riche Alte Pinakothek que nous avons visitée et des musées en général.
Je ressors toujours frustrée des musées de peinture. On y voit trop de tableaux, on y rencontre trop de gens, on voudrait se souvenir de tous, on se jure qu’on va y arriver cette fois, on se rappellera la fragilité anorexique de cette adolescente en robe d’apparat, on se souviendra du regard dominateur de ce notable blond en habit noir, on n’oubliera pas les mains si vivantes, si présentes, de ce couple d’époux, on se souviendra… Mais déjà les noms s’effacent, on n’est plus sûr des visages auxquels ils correspondent. Pourtant ils étaient tellement là, les tableaux comme des mains tendues vers leurs âmes, on croyait les reconnaître, on voulait les connaître mieux — mais ils étaient trop nombreux, trop nombreux, vraiment, ils se dissolvent et se mélangent, Dürer et puis Ruben, Poussin et puis Filippo Lippi, Velazquez et le Greco, la formidable vérité photographique de Canaletto et les bouleversants pointillés de couleur de Guardi, et Judith et Marie-Madeleine, et tous les apôtres, et Lucrèce approchant le poignard de son sein, et ces satyres suintant d’animale perversité.
On se souviendra de ceci, pourtant. Brueghel peint toujours la même ville portuaire, une ville imaginaire entre la montagne et la mer, avec une forteresse étagée sur la colline, de hautes maisons de ville, des ponts à arcades de pierre qui s’avancent dans la mer vers des avant-postes fortifiés, et cette lumière bleue et verte qui ne ressemble à aucune lumière de ce monde. Il peint toujours le même port et c’est celui d’Ambre. Il n’était sur aucune carte postale, mais je n’oublierai pas

samedi 28 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (14) : DES MIRACLES & DES ROSES

Le Clos du Petit Marray
Notre dernière chambre d’hôtes est une suite. Salon, canapé, table, télévision, placards, four à micro-ondes et réfrigérateur, salle de bains (avec baignoire, ai-je dit combien Nous aimions les bains ?), chambre à décor maritime qui plairait à ma mère, enfin toilettes. On pourrait très bien y passer une semaine.
La journée fut plus médiévale, à la suite de Chinon. Fontevraud d’abord, Fontevraud l’Abbaye, j’avais tenu à pousser jusque là pour sacrifier à mes mythes intimes. Deux de ces mythes, au moins, habitent Fontevraud. L’abbaye bien sûr, immense, harmonieuse, indépendante, seigneurie et cité, régnant sur les domaines alentours depuis un chapitre de prétendues contemplatives, un Chapitre de femmes à qui, Ordre insolite, on avait donné autorité sur l’ordre masculin. Les abbayes, leur pensée, leur poésie, leurs cloîtres, la pierre blanche (toujours le tuffeau) qui éclaire autant qu’elle enferme — et cette abbaye en particulier, ces femmes, ces abbesses filles de France, le Miracle de la Rose de Jean Genet.
La rose… un autre de mes jardins secrets. Il y avait une bouleversante rose rouge posée au côté du gisant d’Aliénor. J’ai souri, d’un vrai sourire, un de ceux qui montent au cœur, qui viennent de l’âme. Il n’y en avait pas auprès de Richard. Et j’ai regretté, brusquement et violemment, de n’en avoir pas apporté.
Non pas seulement parce que je sacrifie au mythe du roi-chevalier, du roi-troubadour, de l’honorable adversaire de Saladin, du roi de Robin et d’Ivanhoé — non, s’il me bouleverse si terriblement, si profondément, c’est par sa ressemblance avec vous, Corwin. Il est si ouvertement l’une de vos Ombres.
Et même sur le gisant la ressemblance sautait aux yeux, sautait au cœur, et je me recroquevillais de honte, de n’avoir pas de rose à offrir.
Sans doute faudra-t-il que je revienne, un jour. Il le faudra de toute façon. Fontevraud est un lieu de merveilles, surtout en été, quand le tuffeau se chamarre de rose à chaque crépuscule. Concerts de musique médiévale, enregistrement de disques profitant de son acoustique, prestigieux conférenciers, spectacles, ateliers d’écriture… Le guide lui-même était merveilleux, passionné, plein de vie, sans conteste numéro 1 du susdit palmarès. Même la boutique était merveilleuse, et j’y ai dépensé des fortunes.
Des rêves d’Héloïse, une Ombre poignante de Corwin, et à chaque pas des miracles et des roses : Fontevraud est un lieu où l’on revient.

mercredi 19 avril 2006

SYRIE (12) - ALEP - VERTE COMME LA MER

Alep. Sissi House, restaurant.
Evidemment la célèbre impératrice n'a jamais mis les pieds ici, meilleur restaurant d'Alep ou pas. Il s'agit simplement du nom du premier propriétaire, un peu déformé pour plaire aux Occidentaux.

Le soir. Même patio.
Les jeunes filles Kurdes semblent nourrir une passion pour les femmes d'Occident. Ou étaient-ce mes cheveux lavés ce matin? Ou la jupe que je portais et à laquelle je pense toujours comme à la jupe de Flora parce qu'elle est large et verte comme la mer et qu'il s'agit du premier vrai souvenir que Corwin a d'elle?
Quoi qu'il en soit, elles se pressaient, demandaient à être prises en photo avec moi (ou avec mes cheveux, ou avec ma jupe), me poursuivaient presque, proclamaient "I love you!" — et je n'ai jamais nié être sensible à la flatterie. Celle-ci surtout me touchait plus que celle des hommes, codée, attendue. Ces jeunes filles ne portaient pas le foulard, et j'imagine qu'elles rêvent tant d'Occident que toute jeune femme blanche aux longs cheveux clairs doit leur paraître une actrice de cinéma.
Cohérence extrême du récit: le gardien (qui n'est pas mon camarade Muhannad) vient de m'apporter un verre de je ne sais quoi, offert par un élégant monsieur arabe, le seul autre à être assis dans ce patio. Dans les pays arabes (je l'avais déjà constaté en Egypte), on remonte dans le temps. Les rites ici sont différents. Les us, et surtout ceux de la séduction, semblent remonter aux années 50. Est-ce seulement le décalage dû à l'onde de la (post-)modernité? Car les fuseaux durent bien plus d'une heure à cette aune-là, et même s'ils se raccourcissent: pendant longtemps une découverte mettait plus d'un demi-siècle à passer d'Angleterre en Russie. Ou est-ce que pour eux les Occidentales répondent vraiment au modèle des héroïnes de ces films hollywoodiens, et y copient-ils leur attitude?
Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus s'il y a de l'alcool dans ce verre, et je marche sur la ligne mince et coutumière qui consiste à ne pas l'offenser et ne pas l'encourager. J'ai donc goûté. Ce n'est pas mauvais (donc il n'y a pas d'alcool), et... malgré tout cela me distrait de mon récit.

Parler du vert, le vert de ma jupe, le vert des hommes mortels sur les icônes byzantines, et me souvenir de la raison pour laquelle les minarets des mosquées sont éclairés des lumières vertes dont je t'ai déjà parlé, et qui les font ressembler, la nuit, aux tours de quelque NéoTokyo de manga. Simplement le vert est la couleur de l'Islam. Certains dômes de mosquées sont peints de cette couleur, et sans doute est-ce aussi pour cette raison que les deux étoiles du drapeau syrien (qui symbolisent l'alliance avec l'Egypte) sont vertes aussi.

Au musée d'Alep, j'ai plusieurs fois pensé à toi. A cause des lions d'abord, si nombreux, parce qu'aimés de la déesse Ishtar comme de certains musulmans — si spectaculaires, de bronze verdi par le temps humide, ou de sombre basalte — gardiens, protecteurs contre les ténèbres et le mal. J'ai, forcément, pensé à Aslan. Aslan-Dieu, ont dit tous les exégètes de l'œuvre de Lewis. Et c'est alors seulement que j'ai réalisé à quel point le nom de ce dieu très chrétien ressemblait à celui d'Allah.
Puis, plus important, il y avait ce couple de statuettes, un homme et une femme, avec devant eux le bassin symbolisant leur union. La bassine est divisée en deux compartiments — celui de l'homme est le Plein, celui de la femme le Vide — mais leur mariage est symbolisé par un orifice dans la cloison qui les sépare, et ainsi le Plein s'écoule dans le Vide jusqu'à ce que tous deux trouvent l'équilibre.
Je ne commente pas. Tu sais cela comme moi.