Dans l’avion
De mes années d’Université j’ai conservé cette habitude de la question préliminaire : interroger d’abord mes présupposés, mes préjugés, mes fantasmes, mes raisons intimes et subjectives d’aborder un sujet — ou d’aimer un pays.
Appelons cela une précaution épistémologique.
Et je rêve d’Istanbul depuis longtemps. J’ai tant de raisons de rêver d’elle et de l’aimer qu’il est difficile de croire qu’une ville unique puisse englober tout cela. Mais c’est justement l’une des grâces d’Istanbul : elle est multiple. Innombrable, peut-être.
Mon Amour — qui l’a déjà visitée — affirme qu’on la sent exister de plain-pied sur plusieurs réalités, dans plusieurs dimensions. Plusieurs, insiste-t-il, plus de deux. Et peut-être Istanbul est-elle après tout le modèle de cette Polis aux neuf vies que j’attends d’écrire depuis longtemps.
Pourquoi j’aime Istanbul, donc. Parce qu’elle a trois noms et que tous trois sont des légendes, qu’on me les chantait enfant comme une litanie ensorcelée — Byzance, Constantinople, Istanbul…
Parce que j’aime les cités-frontières, les cités-portes, et que n’en déplaise au pays de Gex, aucune ne l’est davantage que celle-là., aussi littéralement — la Sublime Porte, la Porte de l’Orient. Le lieu où deux mondes… ne s’entrechoquent pas, pas vraiment, mais se rencontrent et s’interpénètrent, comme deux vagues dont les ondes se croiseraient toujours au même point. En ce point-là, l’Occident se change en Orient, ou le contraire.
Parce que l’histoire, évidemment : ville de strates, chacune reconstruisant sur la précédente et à partir d’elle. C’est cela que j’aime dans l’Histoire, que j’ai aimé déjà en Syrie : qu’une église puisse se changer en mosquée, qu’en un même lieu on puisse bâtir un temple, grec, romain, chrétien, ottoman.
Parce que l’Orient-Express et les mythes qui l’accompagnent, en moi et hors de moi.
Parce que quelques noms — de grands noms, de ceux qui laissent un écho dans le monde et dans les âmes.
Parce qu’il s’agit, aussi, d’une ville de roman — et que je suis, qu’on le veuille ou non, romanesque, romantique et peut-être aussi romancière.
Nous survolons les Alpes. J’ai rarement vu si nettement leur relief et leurs neiges, leur étendue massive.
J’en suis heureuse : l’Orient-Express doit en passer par là pour atteindre la cité mystérieuse et vivante au bord de la mer de Marmara, du Bosphore, de la Corne d’Or. La magie du voyage est aussi dans les noms. Cela je le sais depuis longtemps : depuis que je suis assez grande pour lire des cartes et en copier.
Mes carnets de voyage : Sahara (avril 2005), Syrie (avril 2006), Châteaux de la Loire (avril 2007), Bavière (février 2008), Istanbul (avril 2009)...
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dimanche 5 avril 2009
lundi 25 février 2008
BAVIÈRE (8) – DANS L’OMBRE DES MONTAGNES
Soir. Notre chambre à l’hôtel Spitzweg, Rothenburg-ob-der-Taube (plafond bas et poutres blanchis, meubles de bois peints à dominante vert forêt, tous assortis aux mêmes motifs, tapisseries, en pleine Alte Stadt, ruelle médiévale à souhait)
C’est certainement pour compenser le retard croissant que j’écris de si longues entrées à ce journal, le présent s’efforçant vainement de reprendre le pas sur le passé.
Ce que je n’ai pas dit.

Qu’à Ettal, un village perdu entre Garmisch-Partenkirchen et le château de Linderhof, dans les Alpes, à deux pas de la frontière autrichienne, se trouve un gigantesque couvent bénédictin, église surmontée d’un dôme de basilique, immenses ailes aux murs peints de blanc et de rouge comme tous les monastères de la région. Le plan est rectangulaire et clos, entourant une vaste cour-jardin, humide et nue en cette saison. Le village autour est minuscule, à peine une dépendance du Kloister, de sa brasserie, de sa manufacture d’objets religieux. Les montagnes escarpées grimpent juste derrière l’une des ailes. Or, ce Kloister, qui abrite toujours des religieuses, est aussi un lycée. Nous étions samedi, et n’avons vu aucun(e) pensionnaire, à peine croisé deux dames à l’allure de professeurs.
Plus qu’un décor possible pour un GN Harry Potter : un décor de roman, pour l’un de ces pensionnats de jeunes filles où le huis clos, la sévérité de la Règle, l’austérité du paysage, ouvrirait sur les plus abyssales folies.
Et je me demande, vraiment, ce que peuvent être les sentiments d’une adolescente d’aujourd’hui interne dans un tel lycée, en un tel lieu, au pied de telles montagnes. Comment elle passe l’hiver. Où elle se réfugie. Quelles patientes constructions mentales elle se bâtit. Si elle rêve des skieurs branchés de Garmisch, ou de la sauvagerie des montagnes inviolées, ou d’une grande ville — ou d’un Autre Monde.
Je n’ai pas dit non plus en quoi Mittenwald nous a irrésistiblement évoqué Twin Peaks. A cause de l’usine que nous avons vu à l’entrée de la ville, bâtie comme une scierie. A cause des montagnes la surmontant, et des forêts de conifères. A cause des maisons de bois comme l’hôtel de Ben Horne. A cause de l’ombre portée sur la ville par ces montagnes écrasantes. A cause de notre Gasthaus un peu en périphérie ; à cause du petit restaurant où nous avons dîné, seuls touristes parmi des autochtones, de la mince et blonde patronne, de la cuisine traditionnelle qu’on y servait : nous étions chez Norma, à l ‘évidence. Nous étions à Twin Peaks, et des esprits rôdaient dans la forêt, attendant de s’emparer d’un notable avide de sensations nouvelles. Nous regardions les fenêtres éclairées des maisons familiales et nous demandions quels secrets, quelles folies elles dissimulaient. Davantage que dans une autre petite ville. Ce frisson-là : lynchien.
C’est certainement pour compenser le retard croissant que j’écris de si longues entrées à ce journal, le présent s’efforçant vainement de reprendre le pas sur le passé.
Ce que je n’ai pas dit.
Qu’à Ettal, un village perdu entre Garmisch-Partenkirchen et le château de Linderhof, dans les Alpes, à deux pas de la frontière autrichienne, se trouve un gigantesque couvent bénédictin, église surmontée d’un dôme de basilique, immenses ailes aux murs peints de blanc et de rouge comme tous les monastères de la région. Le plan est rectangulaire et clos, entourant une vaste cour-jardin, humide et nue en cette saison. Le village autour est minuscule, à peine une dépendance du Kloister, de sa brasserie, de sa manufacture d’objets religieux. Les montagnes escarpées grimpent juste derrière l’une des ailes. Or, ce Kloister, qui abrite toujours des religieuses, est aussi un lycée. Nous étions samedi, et n’avons vu aucun(e) pensionnaire, à peine croisé deux dames à l’allure de professeurs.
Plus qu’un décor possible pour un GN Harry Potter : un décor de roman, pour l’un de ces pensionnats de jeunes filles où le huis clos, la sévérité de la Règle, l’austérité du paysage, ouvrirait sur les plus abyssales folies.
Et je me demande, vraiment, ce que peuvent être les sentiments d’une adolescente d’aujourd’hui interne dans un tel lycée, en un tel lieu, au pied de telles montagnes. Comment elle passe l’hiver. Où elle se réfugie. Quelles patientes constructions mentales elle se bâtit. Si elle rêve des skieurs branchés de Garmisch, ou de la sauvagerie des montagnes inviolées, ou d’une grande ville — ou d’un Autre Monde.
Je n’ai pas dit non plus en quoi Mittenwald nous a irrésistiblement évoqué Twin Peaks. A cause de l’usine que nous avons vu à l’entrée de la ville, bâtie comme une scierie. A cause des montagnes la surmontant, et des forêts de conifères. A cause des maisons de bois comme l’hôtel de Ben Horne. A cause de l’ombre portée sur la ville par ces montagnes écrasantes. A cause de notre Gasthaus un peu en périphérie ; à cause du petit restaurant où nous avons dîné, seuls touristes parmi des autochtones, de la mince et blonde patronne, de la cuisine traditionnelle qu’on y servait : nous étions chez Norma, à l ‘évidence. Nous étions à Twin Peaks, et des esprits rôdaient dans la forêt, attendant de s’emparer d’un notable avide de sensations nouvelles. Nous regardions les fenêtres éclairées des maisons familiales et nous demandions quels secrets, quelles folies elles dissimulaient. Davantage que dans une autre petite ville. Ce frisson-là : lynchien.
dimanche 24 février 2008
BAVIÈRE (6) – D’UNE IDYLLE SOUILLÉE
Gasthof Köchlin, Lindau
Le retard prend d’alarmantes proportions. Les souvenirs me fuient. Une autre Histoire Possible, ou son début, est née pendant la journée de samedi.

Que feriez-vous si l’endroit que vous trouvez le plus beau au monde, le plus magique, le plus cher à votre cœur, devenait la résidence d’un tyran épouvantable, dont le nom deviendrait indissolublement attaché à ce lieu ? Sûrement vous vous efforceriez de dissoudre cette tache, une patiente entreprise de communication, pour réapprendre au monde que ce lieu existait avant le tyran, pour lui créer d’autres souvenirs et effacer peu à peu ceux-là. Un long travail, mais possible.
Et avant qu’il soit accompli ? Oseriez-vous avouer votre amour pour ce lieu, oseriez-vous vanter ses mérites ? Prendriez-vous le risque de lire le doute et l’horreur dans les yeux de vos interlocuteurs ? Même seul, goûteriez-vous le même plaisir à y retourner vous abreuver de sa beauté ? N’aurait-elle pas un goût amer et coupable, le goût des choses souillées, pendant le longues années ?
Et maintenant, imaginez pire. Imaginez que l’endroit que vous trouvez le plus merveilleux au monde, le plus harmonieux, celui qui touche le plus votre cœur, ait été BÂTI par un tyran abominable et sanguinaire — mais esthète, et doté d’un goût sûr.
Que feriez-vous alors ?
Je ne sais pas ce que je ferais. Et si j’écrivais l’histoire, je ne sais pas comment elle finirait.
Mais elle est née du nom et de l’idée, puis des paysages, de Berchtesgaden.
Car vraiment les paysages de cette région sont parmi les plus beaux qu’il m’ait été donné de voir.
Des montagnes dont la présence et la masse vous écrasent ou vous élèvent l’âme, comme le font en Ecosse certaines landes des plus sauvages, comme le fait en Irlande le Connemara. Un paysage qui nous interdit les demi-mesures, les demi-sentiments.
Des pics follement découpés, des arêtes gigantesques et aiguës qui redessinent les contours du ciel, des flancs immenses éclairés de neige, et les taches sombres de la roche et des pins. Sans doute ce contraste — la neige étincelante, une terre particulièrement sombre — est-il pour beaucoup dans l’impressionnante beauté des lieux.
Pas toujours si impressionnantes : des cabanes en rondins perdues dans les alpages, sûrement pour y abriter le foin, les berges du Königsee, l’eau si claire, l’île gracieuse et mélancolique à quelques brasses de la rive — étaient d’une beauté plus douce, presque idyllique.
Le retard prend d’alarmantes proportions. Les souvenirs me fuient. Une autre Histoire Possible, ou son début, est née pendant la journée de samedi.
Que feriez-vous si l’endroit que vous trouvez le plus beau au monde, le plus magique, le plus cher à votre cœur, devenait la résidence d’un tyran épouvantable, dont le nom deviendrait indissolublement attaché à ce lieu ? Sûrement vous vous efforceriez de dissoudre cette tache, une patiente entreprise de communication, pour réapprendre au monde que ce lieu existait avant le tyran, pour lui créer d’autres souvenirs et effacer peu à peu ceux-là. Un long travail, mais possible.
Et avant qu’il soit accompli ? Oseriez-vous avouer votre amour pour ce lieu, oseriez-vous vanter ses mérites ? Prendriez-vous le risque de lire le doute et l’horreur dans les yeux de vos interlocuteurs ? Même seul, goûteriez-vous le même plaisir à y retourner vous abreuver de sa beauté ? N’aurait-elle pas un goût amer et coupable, le goût des choses souillées, pendant le longues années ?
Et maintenant, imaginez pire. Imaginez que l’endroit que vous trouvez le plus merveilleux au monde, le plus harmonieux, celui qui touche le plus votre cœur, ait été BÂTI par un tyran abominable et sanguinaire — mais esthète, et doté d’un goût sûr.
Que feriez-vous alors ?
Je ne sais pas ce que je ferais. Et si j’écrivais l’histoire, je ne sais pas comment elle finirait.
Mais elle est née du nom et de l’idée, puis des paysages, de Berchtesgaden.
Car vraiment les paysages de cette région sont parmi les plus beaux qu’il m’ait été donné de voir.
Des montagnes dont la présence et la masse vous écrasent ou vous élèvent l’âme, comme le font en Ecosse certaines landes des plus sauvages, comme le fait en Irlande le Connemara. Un paysage qui nous interdit les demi-mesures, les demi-sentiments.
Des pics follement découpés, des arêtes gigantesques et aiguës qui redessinent les contours du ciel, des flancs immenses éclairés de neige, et les taches sombres de la roche et des pins. Sans doute ce contraste — la neige étincelante, une terre particulièrement sombre — est-il pour beaucoup dans l’impressionnante beauté des lieux.
Pas toujours si impressionnantes : des cabanes en rondins perdues dans les alpages, sûrement pour y abriter le foin, les berges du Königsee, l’eau si claire, l’île gracieuse et mélancolique à quelques brasses de la rive — étaient d’une beauté plus douce, presque idyllique.
BAVIÈRE (5) – LA CONSPIRATION DES CANARDS
Dans la voiture (ai-je dit qu’elle était immense ? et qu’il n’y a aucune limitation de vitesse sur la plupart des routes et autoroutes allemandes ?) Entre Mittenwald et Garmisch-Partenkirchen.
Encore une histoire-en-retard. Les canards s’agitent et s’assemblent sur le Chiemsee, lançant leurs appels éraillés. Un tout jeune enfant s’approche d’eux, et de l’eau. Sa mère le récupère au vol. Les canards continuent leur manège. Le bébé tente de se glisser sous une rambarde pour rejoindre les canards, fût-ce en plongeant dans le lac. À nouveau, sa mère l’en empêche. Et une Possibilité lentement se fait jour dans notre esprit : et si les canards n’étaient pas ces inoffensives petites bêtes auxquelles on jette du pain, ces volatiles un peu sots dont on moque le cri et qu’on caricature en Donald Duck ? Et si les canards avaient un vrai pouvoir de nuisance ? Si leur concert discordant possédait une force hypnotique, oh, pas bien grande peut-être, mais suffisante pour affecter, à six ou sept canards, un esprit de bébé ? Que peuvent-ils faire alors à vingt ? À cent ? La mère marche sur le ponton avec son enfant ; elles sont seules à présent, entourées d’eau et de canards, se peut-il… ? Se peut-il que les disparus, les noyés qu’on ne retrouve pas, les suicidés qui se précipitent soudain sans raison dans un lac ou une rivière… ? Se peut-il que les sirènes… ? Se peut-il qu’Ophélie… ? Que Ludwig lui-même… ? Après tout, personne n’a jamais expliqué comment son médecin et lui ont été retrouvés morts noyés sur les berges d’un lac dans à peine un mètre d’eau.
Si cette histoire était une nouvelle, elle serait noire, la mère et l’enfant ne reviendraient jamais de ce ponton, ou peut-être la mère regarderait-elle, somnolente, impuissante, la minuscule fillette disparaître parmi les canards, et l’histoire serait pire encore.
Mais le diariste et le voyageur prêtent un serment d’approximative vérité. Les canards, cette fois, ont échoué. L’enfant a été sauvée. N’empêche qu’ils ont suivi par dizaines notre bateau s’éloignant de l’Ile des Hommes et que leurs cris nous ont accompagné longtemps.
Et personne ne sait. Les enfants rient, et leur jettent du pain — en soustrayant au passage quelques morceaux. Les chats savent, sans doute. Mais ce sont eux qu’on suspecte des pires maléfices. Les canards les ont fuis dans l’eau, que les chats redoutent. Ils doivent se contenter, par dépit, des autres oiseaux. Ils se contentent de guetter de leur œil sage depuis la berge. Les chats connaissent la Conspiration des Canards, voient l’aveuglement des hommes, et craignent le pire.
Encore une histoire-en-retard. Les canards s’agitent et s’assemblent sur le Chiemsee, lançant leurs appels éraillés. Un tout jeune enfant s’approche d’eux, et de l’eau. Sa mère le récupère au vol. Les canards continuent leur manège. Le bébé tente de se glisser sous une rambarde pour rejoindre les canards, fût-ce en plongeant dans le lac. À nouveau, sa mère l’en empêche. Et une Possibilité lentement se fait jour dans notre esprit : et si les canards n’étaient pas ces inoffensives petites bêtes auxquelles on jette du pain, ces volatiles un peu sots dont on moque le cri et qu’on caricature en Donald Duck ? Et si les canards avaient un vrai pouvoir de nuisance ? Si leur concert discordant possédait une force hypnotique, oh, pas bien grande peut-être, mais suffisante pour affecter, à six ou sept canards, un esprit de bébé ? Que peuvent-ils faire alors à vingt ? À cent ? La mère marche sur le ponton avec son enfant ; elles sont seules à présent, entourées d’eau et de canards, se peut-il… ? Se peut-il que les disparus, les noyés qu’on ne retrouve pas, les suicidés qui se précipitent soudain sans raison dans un lac ou une rivière… ? Se peut-il que les sirènes… ? Se peut-il qu’Ophélie… ? Que Ludwig lui-même… ? Après tout, personne n’a jamais expliqué comment son médecin et lui ont été retrouvés morts noyés sur les berges d’un lac dans à peine un mètre d’eau.
Si cette histoire était une nouvelle, elle serait noire, la mère et l’enfant ne reviendraient jamais de ce ponton, ou peut-être la mère regarderait-elle, somnolente, impuissante, la minuscule fillette disparaître parmi les canards, et l’histoire serait pire encore.
Mais le diariste et le voyageur prêtent un serment d’approximative vérité. Les canards, cette fois, ont échoué. L’enfant a été sauvée. N’empêche qu’ils ont suivi par dizaines notre bateau s’éloignant de l’Ile des Hommes et que leurs cris nous ont accompagné longtemps.
Et personne ne sait. Les enfants rient, et leur jettent du pain — en soustrayant au passage quelques morceaux. Les chats savent, sans doute. Mais ce sont eux qu’on suspecte des pires maléfices. Les canards les ont fuis dans l’eau, que les chats redoutent. Ils doivent se contenter, par dépit, des autres oiseaux. Ils se contentent de guetter de leur œil sage depuis la berge. Les chats connaissent la Conspiration des Canards, voient l’aveuglement des hommes, et craignent le pire.
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vendredi 21 avril 2006
SYRIE (19) - OÙ JE SUIS, EN FIN DE COMPTE, UNE BARBARE
Le soir. A l'hôtel de Damas.
Les appels lancinants du muezzin répercutés par les hauts-parleurs, si fort qu'on croirait la fenêtre ouverte. C'est que je suis fatiguée. Le soleil ardent de ce matin, le long trajet en voiture de cet après-midi, ne valent rien à mes migraines.
A l'approche de Damas, j'ai fermé les yeux, pour la première fois de nos trajets. Je rêvais d'un lit. Je t'écris du lit, à présent, mais sans perspective de repos: nous devrons quitter l'hôtel à 4h15 cette nuit pour nous rendre à l'aéroport.
Je me sens peu de forces pour t'écrire Palmyre, l'immensité du temple de Bel/Baal, les lions encore, surtout l'imposante figure de celui qui occupait autrefois le temple d'al-Llat, la déesse de la guerre et de la paix: un lion abritant une gazelle entre ses pattes. Contraste serein et puissant avec les mosaïques superbes et sauvages du musée d'Apamée, où des félins de toutes races éventraient cerfs et biches avec un réalisme sanglant. Et non dépourvu de beauté. Il y a une barbare en moi, ce n'est pas nouveau.
Loutfi, voyant mon goût des armes blanches, me rappelait que pour chaque arme, si belle fût-elle, il y avait un crime de commis. Au moins. Et il a raison, bien sûr. Je réprouve le crime. Et cependant je ne peux m'empêcher d'aimer les armes, sabres, poignards, haches. Des armes qui éventrent comme les crocs des félins.
Devant la fresque représentant Ulysse démasquant Achille sous son déguisement féminin, je n'ai pu résister à la pensée que j'ai chaque fois que je suis confrontée à cette partie de la légende. Moi aussi j'aurais choisi les armes plutôt que les soieries et les parfums. J'aime les beaux vêtements, le maquillage élégant, la poudre légère et les bains parfumés... mais les armes, ah, les armes, leur appel est bien plus violent en moi, bien plus profond. Je ne suis pas un Achille, ni un travesti, mais j'aurais choisi les armes.
Cependant je n'ai pas acheté le poignard au fourreau incrusté d'os. J'ai préféré l'astrolabe. La science des étoiles plutôt que l'art de la guerre. Je ne suis pas sûre que l'exemple soit signifiant. Les deux m'importent. Les trois, avec la magie des mots et ma quête d'un dictionnaire. Il semble s'agir vraiment d'un Graal, sais-tu, d'un incunable, réservé aux bibliothèques des spécialistes et qu'on n'envisage pas d'en sortir. Je pense que cela t'amusera, d'une certaine façon. Est-ce que ce n'est pas une discrète pierre à l'édifice de quelque paranoïa? Il est donc encore un savoir sacré, un savoir secret, au siècle de la grande vulgarisation? Je ne désarme pas. Loutfi a promis de se renseigner au Centre Culturel Français de Damas. Un historien rencontré a évoqué une spécialiste de ces langues à l'Université de Lille, et C*** assure qu'il y connaît des enseignants, et posera la question.
Et Palmyre, alors? Les villas-tombeaux, les visages martelés des statues (le Coran est iconoclaste, ou du moins certains versets), la délicatesse des ciselures, un carrefour d'influences — babylonienne, égyptienne (ils faisaient venir leur granite d'Assouan! Pardon, j'oublie tes défaillances géographiques. Assouan, vers le milieu du Nil égyptien, à quelque 1300 km de Palmyre), grecque, romaine.
L'orgueil de ce peuple, de sa singularité de palmeraie en plein désert, est allé jusqu'à réactualiser son propre alphabet (une variante de notre araméen) pour lui permettre de rivaliser avec le grec. Toutes les inscriptions de Palmyre sont bilingues.
Et le château arabe, sable sur sable, qui veille sur les ruines magnifiques depuis son promontoire. Aussi d'autres gardiens plus modernes: les avions de chasse syriens qui survolent le site.
Les appels lancinants du muezzin répercutés par les hauts-parleurs, si fort qu'on croirait la fenêtre ouverte. C'est que je suis fatiguée. Le soleil ardent de ce matin, le long trajet en voiture de cet après-midi, ne valent rien à mes migraines.
A l'approche de Damas, j'ai fermé les yeux, pour la première fois de nos trajets. Je rêvais d'un lit. Je t'écris du lit, à présent, mais sans perspective de repos: nous devrons quitter l'hôtel à 4h15 cette nuit pour nous rendre à l'aéroport.
Je me sens peu de forces pour t'écrire Palmyre, l'immensité du temple de Bel/Baal, les lions encore, surtout l'imposante figure de celui qui occupait autrefois le temple d'al-Llat, la déesse de la guerre et de la paix: un lion abritant une gazelle entre ses pattes. Contraste serein et puissant avec les mosaïques superbes et sauvages du musée d'Apamée, où des félins de toutes races éventraient cerfs et biches avec un réalisme sanglant. Et non dépourvu de beauté. Il y a une barbare en moi, ce n'est pas nouveau.
Loutfi, voyant mon goût des armes blanches, me rappelait que pour chaque arme, si belle fût-elle, il y avait un crime de commis. Au moins. Et il a raison, bien sûr. Je réprouve le crime. Et cependant je ne peux m'empêcher d'aimer les armes, sabres, poignards, haches. Des armes qui éventrent comme les crocs des félins.
Devant la fresque représentant Ulysse démasquant Achille sous son déguisement féminin, je n'ai pu résister à la pensée que j'ai chaque fois que je suis confrontée à cette partie de la légende. Moi aussi j'aurais choisi les armes plutôt que les soieries et les parfums. J'aime les beaux vêtements, le maquillage élégant, la poudre légère et les bains parfumés... mais les armes, ah, les armes, leur appel est bien plus violent en moi, bien plus profond. Je ne suis pas un Achille, ni un travesti, mais j'aurais choisi les armes.
Cependant je n'ai pas acheté le poignard au fourreau incrusté d'os. J'ai préféré l'astrolabe. La science des étoiles plutôt que l'art de la guerre. Je ne suis pas sûre que l'exemple soit signifiant. Les deux m'importent. Les trois, avec la magie des mots et ma quête d'un dictionnaire. Il semble s'agir vraiment d'un Graal, sais-tu, d'un incunable, réservé aux bibliothèques des spécialistes et qu'on n'envisage pas d'en sortir. Je pense que cela t'amusera, d'une certaine façon. Est-ce que ce n'est pas une discrète pierre à l'édifice de quelque paranoïa? Il est donc encore un savoir sacré, un savoir secret, au siècle de la grande vulgarisation? Je ne désarme pas. Loutfi a promis de se renseigner au Centre Culturel Français de Damas. Un historien rencontré a évoqué une spécialiste de ces langues à l'Université de Lille, et C*** assure qu'il y connaît des enseignants, et posera la question.
Et Palmyre, alors? Les villas-tombeaux, les visages martelés des statues (le Coran est iconoclaste, ou du moins certains versets), la délicatesse des ciselures, un carrefour d'influences — babylonienne, égyptienne (ils faisaient venir leur granite d'Assouan! Pardon, j'oublie tes défaillances géographiques. Assouan, vers le milieu du Nil égyptien, à quelque 1300 km de Palmyre), grecque, romaine.
L'orgueil de ce peuple, de sa singularité de palmeraie en plein désert, est allé jusqu'à réactualiser son propre alphabet (une variante de notre araméen) pour lui permettre de rivaliser avec le grec. Toutes les inscriptions de Palmyre sont bilingues.
Et le château arabe, sable sur sable, qui veille sur les ruines magnifiques depuis son promontoire. Aussi d'autres gardiens plus modernes: les avions de chasse syriens qui survolent le site.
jeudi 20 avril 2006
SYRIE (15) - LINGUISTIQUES
La linguistique est une tournure d'esprit.
Je parle bien peu de langues, en lis à peine plus — surtout à l'aune d'Héloïse — et cependant j'ai cette tournure-là.
Don des langues disent-ils, et dans le mot de don, qu'on le veuille ou non, il y a cette idée vaniteuse d'élection, de miracle, de révélation divine, l'Esprit Saint descendant sur les apôtres à l'Epiphanie. Mais ce n'est rien de tout cela. C'est un bête réflexe mimétique, et une tournure d'esprit. Une façon d'entendre le monde. Je pensais, un de ces jours, à l'histoire dont j'avais eu la première vague idée au Sahara, l'an dernier — je réfléchissais à mes Ecoutants, et songeais que le prétendu don des langues, comme celui de la musique, n'était chez eux qu'un effet secondaire. Un simple ricochet mécanique: ils ont plus d'oreille que d'autres. C'est ce qui fait que je répète les mots d'arabe, ou de n'importe quelle autre langue réelle ou inventée, avec une apparente facilité*. Je ne fais pas exprès.
La tournure d'esprit linguistique, ce n'est pas tout à fait la même chose. C'est le réflexe intellectuel qui m'a fait supposer ce midi que le son /p/ n'existait pas en arabe. Nous venions de voir le nom d'Apamée transcrit Afamée — comme c'était dans un restaurant, sur une carte au demeurant rédigée dans un français approximatif, il y avait maintes explications possibles et maints supports au rire. N'oublions pas Merry et Pippin. Mais effectivement, le son /p/ n'existe pas en arabe, et ils prononcent le nom de la ville avec un /f/.
Un réflexe: comme C*** raisonne en roche-mère, en basalte et calcaire, en rift, en érosion — moi je lis et j'entends le monde dans ses langues. Et j'en parle si peu. Le même regret, la même vieille paresse. Certes je n'ai pas l'âge d'Héloïse, mais c'est une excuse commode à mon laisser-aller.
A propos de mots, écrits mais loin des stèles en langues anciennes que nous avons contemplées: les murs des villes syriennes sont taggés aussi, en arabe bien sûr, ce qui modifie (à mes yeux radicalement) le style des tags. Loutfi, qui est de la vieille école, le déplore. Pas moi. Moi, je ne suis pas éloignée de penser comme Cocteau qu'un mur en a besoin pour vivre et s'ouvrir.
Il y a aussi, bien sûr, les noms et les symboles griffonnés ou gravés dans les sites archéologiques. Horreur. Evidemment. Mais je ne peux m'empêcher de les comprendre, ceux-là qui ont voulu éterniser le présent de leur identité ou de leur amour. N'est-il pas plus profond, plus universel, ce désir-là, que celui de laisser intacts des sites qui d'ailleurs ne le sont jamais, et que nous ne comprenons pas toujours? Je ne ferais pas cela, évidemment — mais du fait de notions très modernes et très superficielles: par civisme. Le civisme pèse bien peu dans les âmes humaines, et infiniment moins que le désir de survivre, de laisser trace, dans les siècles des siècles.
Ils laissent trace, comme les rois et les architectes et les habitants des sites qu'ils visitent.
* C'est ce qui fait que j'ai été la seule à comprendre le nom de Loutfi, à l'écrire spontanément Loutfi, ce qui est, je le saurai plus tard, la transcription officielle. Les autres diront et écriront Ludwig, jusqu'au bout.
Je parle bien peu de langues, en lis à peine plus — surtout à l'aune d'Héloïse — et cependant j'ai cette tournure-là.
Don des langues disent-ils, et dans le mot de don, qu'on le veuille ou non, il y a cette idée vaniteuse d'élection, de miracle, de révélation divine, l'Esprit Saint descendant sur les apôtres à l'Epiphanie. Mais ce n'est rien de tout cela. C'est un bête réflexe mimétique, et une tournure d'esprit. Une façon d'entendre le monde. Je pensais, un de ces jours, à l'histoire dont j'avais eu la première vague idée au Sahara, l'an dernier — je réfléchissais à mes Ecoutants, et songeais que le prétendu don des langues, comme celui de la musique, n'était chez eux qu'un effet secondaire. Un simple ricochet mécanique: ils ont plus d'oreille que d'autres. C'est ce qui fait que je répète les mots d'arabe, ou de n'importe quelle autre langue réelle ou inventée, avec une apparente facilité*. Je ne fais pas exprès.
La tournure d'esprit linguistique, ce n'est pas tout à fait la même chose. C'est le réflexe intellectuel qui m'a fait supposer ce midi que le son /p/ n'existait pas en arabe. Nous venions de voir le nom d'Apamée transcrit Afamée — comme c'était dans un restaurant, sur une carte au demeurant rédigée dans un français approximatif, il y avait maintes explications possibles et maints supports au rire. N'oublions pas Merry et Pippin. Mais effectivement, le son /p/ n'existe pas en arabe, et ils prononcent le nom de la ville avec un /f/.
Un réflexe: comme C*** raisonne en roche-mère, en basalte et calcaire, en rift, en érosion — moi je lis et j'entends le monde dans ses langues. Et j'en parle si peu. Le même regret, la même vieille paresse. Certes je n'ai pas l'âge d'Héloïse, mais c'est une excuse commode à mon laisser-aller.
A propos de mots, écrits mais loin des stèles en langues anciennes que nous avons contemplées: les murs des villes syriennes sont taggés aussi, en arabe bien sûr, ce qui modifie (à mes yeux radicalement) le style des tags. Loutfi, qui est de la vieille école, le déplore. Pas moi. Moi, je ne suis pas éloignée de penser comme Cocteau qu'un mur en a besoin pour vivre et s'ouvrir.
Il y a aussi, bien sûr, les noms et les symboles griffonnés ou gravés dans les sites archéologiques. Horreur. Evidemment. Mais je ne peux m'empêcher de les comprendre, ceux-là qui ont voulu éterniser le présent de leur identité ou de leur amour. N'est-il pas plus profond, plus universel, ce désir-là, que celui de laisser intacts des sites qui d'ailleurs ne le sont jamais, et que nous ne comprenons pas toujours? Je ne ferais pas cela, évidemment — mais du fait de notions très modernes et très superficielles: par civisme. Le civisme pèse bien peu dans les âmes humaines, et infiniment moins que le désir de survivre, de laisser trace, dans les siècles des siècles.
Ils laissent trace, comme les rois et les architectes et les habitants des sites qu'ils visitent.
* C'est ce qui fait que j'ai été la seule à comprendre le nom de Loutfi, à l'écrire spontanément Loutfi, ce qui est, je le saurai plus tard, la transcription officielle. Les autres diront et écriront Ludwig, jusqu'au bout.
mardi 18 avril 2006
SYRIE (9) : NUIT À ALEP
Salah Aldeen Restaurant, en face du château de Saladin, ou de Robert de Saône.
Il y a, ici, deux sortes de noms. Il y a les noms-légions, en dix langues, reflétant les dix propriétaires d'un même lieu. Ces noms-là ne sont que musique, étymologie, ils ne portent pas vraiment d'identité. C'est le cas de ce château. Et puis il y a les lieux qui se réduisent à un nom, les lieux où le nom est l'ultime réceptacle de la mémoire et de l'histoire. C'est le cas de Kadesh, où nous ne sommes pas allés, où personne ne va, parce qu'il n'y reste aucune trace de la mythique bataille entre Ramsès et les Hittites. Rien, sauf le nom. Et combien soudain je comprends Tigane et sa malédiction.
Le soir. Patio de l'hôtel Martini, Alep.
Je n'ai pu écrire avant. Je regrette, bien sûr. Nous avons vu beaucoup de choses, traversé trop de siècles, et maintenant, dans la beauté andalouse de cet hôtel que son nom dessert, avec le bruit de la fontaine — c'est ainsi qu'on guérissait les fous, à Alep, avec de la musique et le bruit de l'eau — je peine à retrouver les impressions de la journée.
Il serait si facile de me perdre dans cette splendeur-là, de passer de Tigane en Al-Rassan et de chanter la beauté des fontaines et des patios, de la lumière d'or sur les pierres, de la marqueterie des fauteuils de repos, des hautes fenêtres aux dentelles de pierre, des joueurs de luth du restaurant, tout à l'heure. Nous sommes vraiment dans l'Andalousie d'avant la Reconquista, et il est si facile d'oublier tout le reste. Nos chambres et le patio qu'elles entourent sont au fond d'une petite rue médiévale, elle aussi de pierre claire, et la fontaine coule sur le marbre, et les murs montent très haut, très haut, pour seulement deux étages, et un grand paravent de marqueterie, de petites tables rondes, un canapé, aussi à haut dossier de marqueterie incrusté de nacre, comme des trônes précieux — en Al-Rassan, l'hôte est un prince. Et la musique de la fontaine. Dans cet écrin, comment se souvenir de la poussière?
Il fait nuit, aussi. Cela ajoute sans doute à l'atmosphère d'Andalousie arabe, subtile, sereine, précieuse. Nous sommes arrivés de nuit à Alep, la deuxième ville de Syrie, et aussitôt, laissant à mes compagnons le soin des bagages et des chambres, je me suis lancée avec Loutfi dans une équipée au pas de course, en quête de l'un de mes Graals, des dictionnaires d'akkadien et d'araméen ancien. Et autant te l'annoncer tout de suite, je ne les ai pas trouvés. On m'a déclaré en écarquillant les yeux que de tels ouvrages n'étaient disponibles que "sur commande" et "très chers". Mais marcher dans les rues d'Alep à la nuit tombée, seule avec mon guide, à la recherche de librairies qu'aucun de nous ne savait situer précisément, était une expérience intéressante. Je me sentais enfin plongée en terre étrangère. Enfin immergée en terre arabe. L'absence des miens, la rareté des Occidentaux dans ces rues, y faisait — mais aussi la nuit. Les boutiques ferment tard ici, entre 9 et 11h du soir, et les rues du centre d'Alep à 9h fourmillaient de vie, d'habitants de tous sexes, de tous âges et de toutes confessions (nous sommes passés devant la "Cathédrale Latine" d'Alep qu'une vieille chrétienne a été ravie de nous indiquer). J'avais l'impression qu'on me regardait moins, alors que j'étais pourtant la seule Occidentale. Comme si, de nuit, seule, loin des sites célèbres, sale, habillée à la diable — je cessais d'être une touriste. Douce illusion, je sais bien. Mais l'impression était là. Et c'est moi, non Loutfi, qui ai finalement repéré les librairies.
Il y a, ici, deux sortes de noms. Il y a les noms-légions, en dix langues, reflétant les dix propriétaires d'un même lieu. Ces noms-là ne sont que musique, étymologie, ils ne portent pas vraiment d'identité. C'est le cas de ce château. Et puis il y a les lieux qui se réduisent à un nom, les lieux où le nom est l'ultime réceptacle de la mémoire et de l'histoire. C'est le cas de Kadesh, où nous ne sommes pas allés, où personne ne va, parce qu'il n'y reste aucune trace de la mythique bataille entre Ramsès et les Hittites. Rien, sauf le nom. Et combien soudain je comprends Tigane et sa malédiction.
Le soir. Patio de l'hôtel Martini, Alep.
Je n'ai pu écrire avant. Je regrette, bien sûr. Nous avons vu beaucoup de choses, traversé trop de siècles, et maintenant, dans la beauté andalouse de cet hôtel que son nom dessert, avec le bruit de la fontaine — c'est ainsi qu'on guérissait les fous, à Alep, avec de la musique et le bruit de l'eau — je peine à retrouver les impressions de la journée.
Il serait si facile de me perdre dans cette splendeur-là, de passer de Tigane en Al-Rassan et de chanter la beauté des fontaines et des patios, de la lumière d'or sur les pierres, de la marqueterie des fauteuils de repos, des hautes fenêtres aux dentelles de pierre, des joueurs de luth du restaurant, tout à l'heure. Nous sommes vraiment dans l'Andalousie d'avant la Reconquista, et il est si facile d'oublier tout le reste. Nos chambres et le patio qu'elles entourent sont au fond d'une petite rue médiévale, elle aussi de pierre claire, et la fontaine coule sur le marbre, et les murs montent très haut, très haut, pour seulement deux étages, et un grand paravent de marqueterie, de petites tables rondes, un canapé, aussi à haut dossier de marqueterie incrusté de nacre, comme des trônes précieux — en Al-Rassan, l'hôte est un prince. Et la musique de la fontaine. Dans cet écrin, comment se souvenir de la poussière?
Il fait nuit, aussi. Cela ajoute sans doute à l'atmosphère d'Andalousie arabe, subtile, sereine, précieuse. Nous sommes arrivés de nuit à Alep, la deuxième ville de Syrie, et aussitôt, laissant à mes compagnons le soin des bagages et des chambres, je me suis lancée avec Loutfi dans une équipée au pas de course, en quête de l'un de mes Graals, des dictionnaires d'akkadien et d'araméen ancien. Et autant te l'annoncer tout de suite, je ne les ai pas trouvés. On m'a déclaré en écarquillant les yeux que de tels ouvrages n'étaient disponibles que "sur commande" et "très chers". Mais marcher dans les rues d'Alep à la nuit tombée, seule avec mon guide, à la recherche de librairies qu'aucun de nous ne savait situer précisément, était une expérience intéressante. Je me sentais enfin plongée en terre étrangère. Enfin immergée en terre arabe. L'absence des miens, la rareté des Occidentaux dans ces rues, y faisait — mais aussi la nuit. Les boutiques ferment tard ici, entre 9 et 11h du soir, et les rues du centre d'Alep à 9h fourmillaient de vie, d'habitants de tous sexes, de tous âges et de toutes confessions (nous sommes passés devant la "Cathédrale Latine" d'Alep qu'une vieille chrétienne a été ravie de nous indiquer). J'avais l'impression qu'on me regardait moins, alors que j'étais pourtant la seule Occidentale. Comme si, de nuit, seule, loin des sites célèbres, sale, habillée à la diable — je cessais d'être une touriste. Douce illusion, je sais bien. Mais l'impression était là. Et c'est moi, non Loutfi, qui ai finalement repéré les librairies.
lundi 17 avril 2006
SYRIE (7) : LE KRAK DES CHEVALIERS - LUMIÈRES
C'est un mythe.
Le krak est de ces forteresses qui fascinent les enfants, préviennent les guides, or je suis, j'espère que je serai toujours, une enfant.
Je me souviens qu'Indiana Jones l'avait visité petit garçon, en compagnie de celui qui n'était pas encore Lawrence d'Arabie.
Indy, Lawrence, Richard (qui n'y est jamais allé bien qu'une tour y porte son nom), Saladin (qui a échoué à le prendre): le Krak est un monument de ma mythologie personnelle. Et, lieu commun, il est dangereux de se confronter à un mythe inscrit dans la réalité. La désillusion nous guette, un sombre avatar du Désespoir, aux miasmes de Banalité, qui s'efforce inlassablement de nous rappeler que notre esprit vieillit comme notre corps, et que nous ne sommes plus des enfants. Elle n'aime rien tant que cela, la Désillusion, et son rire fait voler en éclats nos icônes, sachant que plus jamais nos rêves ne pourront s'y abriter.
Mais pas cette fois.
Au krak, elle était impuissante. La magie de cette forteresse (el Husn, la forteresse, le nom arabe de l'étrange krak, ou crac, ou krac, kurdo-latino-araméen) — la magie de cette forteresse est ancienne et massive. J'avais choisi ce nom, étrange et suggestif, pour la citadelle de ma Polis aux Neuf Vies. J'avais vu juste: la présence massive du krak suffit à le justifier, à suggérer qu'il existe sur plus d'un plan, plus d'un niveau de réalité. Il est trop... là. Les mots s'obstinent à mon esprit comme ils s'entêtaient tout à l'heure, quand je contemplais le krak de l'extérieur pour la première fois, et m'efforçais de le qualifier. Ce sont ces mots, aucune variante possible: le krak est une présence et il est massif.
Ce n'est pas une bête accroupie sur sa butte, prête à bondir, comme d'autres forteresses médiévales. Il est trop minéral pour ça, trop cohérent, trop... massif, oui. D'un seul tenant, comme si les murailles et les tours étaient surgies du même bloc -- avec la grâce incongrue d'un aqueduc qui en dépasserait.
Sais-tu... en marchant dans le krak j'enrageais soudain. Il était devenu insupportable de n'être ni architecte ni arabophone. Ces deux connaissances étaient brusquement les plus précieuses du monde, les seules qui comptaient ici -- et voilà que je ne les possédais pas. Et j'enrageais vraiment de ce manque, des portes qu'il me laissait fermées. Et j'aurais voulu des siècles, oui, pour pouvoir apprendre tout cela. Dans le krak, l'idée de n'être pas vieille d'au moins cinq siècles était presque insoutenable.
Une enfant, disais-je au départ. Et puis: vieille d'au moins cinq siècles.
Je ne suis pas sûre que ce soit un paradoxe. C'est l'entre-ces-deux-âges qui m'agace et m'encombre. Dans le krak, j'aurais peut-être accepté de payer le prix d'Héloïse pour le savoir d'Héloïse. Peut-être.
Mais le soleil alors, renoncerais-tu à sa caresse cuisante sur ta peau? Certains le regrettent tant, dirait Vykos, qu'ils en viennent à rechercher la brûlure du feu sur leur chair, à y éprouver une sorte de plaisir douloureux, à se bander les yeux pour se garder de la peur, et effleurer une flamme ardente, juste pour sentir cela, une seconde, avant la morsure et les cendres. Et il sourirait, et il serait très prêt à m'offrir cette satisfaction, si je le souhaitais. Mais je n'ai pas besoin de flamme, dirais-je, ni de soleil, puisque tes mains sur ma peau sont tout cela, caresse cuisante et brûlure délicieuse et morsure ardente, sans les cendres. Et j'entendrais son rire.
Bien sûr je ne désirais pas vraiment cela. Mais je crois — je crois qu'il y a des identités particulières qui accompagnent des lieux particuliers, je crois que nous changeons selon le décor, je crois que les espaces font ressortir l'une ou l'autre de nos facettes — banalités.
Au krak, donc, il fallait absolument être architecte, arabophone et médiéviste. Et je ne l'étais pas.
Je fus heureuse de constater l'étrange régulation des flots de visiteurs, surtout d'enfants syriens en sortie scolaire, nous sommes un jour de fête nationale, anniversaire de la libération du pays. Dehors, ils étaient partout, courant et saluant et criant et piaillant et se pressant. Mais chaque fois que nous entrions dans une salle (et certaines sont longues de dizaines de mètres), nous étions seuls.
Je te l'ai dit, la magie du krak est ancienne et profonde. Solennelle. Et la solennité de ces vastes absides, des arcs brisés en ogives, des blocs de calcaire si précisément enchâssés dans les voûtes — cette solennité est tissée de silence, de calme, de fraîcheur, d'ombre.
D'ombre, oui. Je suis sûre d'avoir lu quelque part que c'est la lumière qui structure l'espace, en architecture, mais cette évidence m'a sauté au visage, alors que nous marchions des cuisines à une grande salle voûtée. Nous étions plongés dans l'ombre, et à une vingtaine de mètres en avant de nous resurgissait la salle, renaissait la pierre, se dessinaient les ogives, inondées de la lumière du soleil. Sans la lumière, l'espace n'existait pas. C'est la lumière qui arrachait les pierres au néant. Je comprends que presque toutes les religions y aient vu une présence divine. Je me demande, aussi, si un lieu privé de dimensions, un lieu où l'espace s'abolirait, ne devra pas être forcément un lieu de noir absolu, un lieu privé de toute lumière. Je pense à l'Interstice des dragons de Pern, je pense aux trous noirs. Tu sauras me dire, sans doute.
Le krak est de ces forteresses qui fascinent les enfants, préviennent les guides, or je suis, j'espère que je serai toujours, une enfant.
Je me souviens qu'Indiana Jones l'avait visité petit garçon, en compagnie de celui qui n'était pas encore Lawrence d'Arabie.
Indy, Lawrence, Richard (qui n'y est jamais allé bien qu'une tour y porte son nom), Saladin (qui a échoué à le prendre): le Krak est un monument de ma mythologie personnelle. Et, lieu commun, il est dangereux de se confronter à un mythe inscrit dans la réalité. La désillusion nous guette, un sombre avatar du Désespoir, aux miasmes de Banalité, qui s'efforce inlassablement de nous rappeler que notre esprit vieillit comme notre corps, et que nous ne sommes plus des enfants. Elle n'aime rien tant que cela, la Désillusion, et son rire fait voler en éclats nos icônes, sachant que plus jamais nos rêves ne pourront s'y abriter.
Mais pas cette fois.
Au krak, elle était impuissante. La magie de cette forteresse (el Husn, la forteresse, le nom arabe de l'étrange krak, ou crac, ou krac, kurdo-latino-araméen) — la magie de cette forteresse est ancienne et massive. J'avais choisi ce nom, étrange et suggestif, pour la citadelle de ma Polis aux Neuf Vies. J'avais vu juste: la présence massive du krak suffit à le justifier, à suggérer qu'il existe sur plus d'un plan, plus d'un niveau de réalité. Il est trop... là. Les mots s'obstinent à mon esprit comme ils s'entêtaient tout à l'heure, quand je contemplais le krak de l'extérieur pour la première fois, et m'efforçais de le qualifier. Ce sont ces mots, aucune variante possible: le krak est une présence et il est massif.
Ce n'est pas une bête accroupie sur sa butte, prête à bondir, comme d'autres forteresses médiévales. Il est trop minéral pour ça, trop cohérent, trop... massif, oui. D'un seul tenant, comme si les murailles et les tours étaient surgies du même bloc -- avec la grâce incongrue d'un aqueduc qui en dépasserait.
Sais-tu... en marchant dans le krak j'enrageais soudain. Il était devenu insupportable de n'être ni architecte ni arabophone. Ces deux connaissances étaient brusquement les plus précieuses du monde, les seules qui comptaient ici -- et voilà que je ne les possédais pas. Et j'enrageais vraiment de ce manque, des portes qu'il me laissait fermées. Et j'aurais voulu des siècles, oui, pour pouvoir apprendre tout cela. Dans le krak, l'idée de n'être pas vieille d'au moins cinq siècles était presque insoutenable.
Une enfant, disais-je au départ. Et puis: vieille d'au moins cinq siècles.
Je ne suis pas sûre que ce soit un paradoxe. C'est l'entre-ces-deux-âges qui m'agace et m'encombre. Dans le krak, j'aurais peut-être accepté de payer le prix d'Héloïse pour le savoir d'Héloïse. Peut-être.
Mais le soleil alors, renoncerais-tu à sa caresse cuisante sur ta peau? Certains le regrettent tant, dirait Vykos, qu'ils en viennent à rechercher la brûlure du feu sur leur chair, à y éprouver une sorte de plaisir douloureux, à se bander les yeux pour se garder de la peur, et effleurer une flamme ardente, juste pour sentir cela, une seconde, avant la morsure et les cendres. Et il sourirait, et il serait très prêt à m'offrir cette satisfaction, si je le souhaitais. Mais je n'ai pas besoin de flamme, dirais-je, ni de soleil, puisque tes mains sur ma peau sont tout cela, caresse cuisante et brûlure délicieuse et morsure ardente, sans les cendres. Et j'entendrais son rire.
Bien sûr je ne désirais pas vraiment cela. Mais je crois — je crois qu'il y a des identités particulières qui accompagnent des lieux particuliers, je crois que nous changeons selon le décor, je crois que les espaces font ressortir l'une ou l'autre de nos facettes — banalités.
Au krak, donc, il fallait absolument être architecte, arabophone et médiéviste. Et je ne l'étais pas.
Je fus heureuse de constater l'étrange régulation des flots de visiteurs, surtout d'enfants syriens en sortie scolaire, nous sommes un jour de fête nationale, anniversaire de la libération du pays. Dehors, ils étaient partout, courant et saluant et criant et piaillant et se pressant. Mais chaque fois que nous entrions dans une salle (et certaines sont longues de dizaines de mètres), nous étions seuls.
Je te l'ai dit, la magie du krak est ancienne et profonde. Solennelle. Et la solennité de ces vastes absides, des arcs brisés en ogives, des blocs de calcaire si précisément enchâssés dans les voûtes — cette solennité est tissée de silence, de calme, de fraîcheur, d'ombre.
D'ombre, oui. Je suis sûre d'avoir lu quelque part que c'est la lumière qui structure l'espace, en architecture, mais cette évidence m'a sauté au visage, alors que nous marchions des cuisines à une grande salle voûtée. Nous étions plongés dans l'ombre, et à une vingtaine de mètres en avant de nous resurgissait la salle, renaissait la pierre, se dessinaient les ogives, inondées de la lumière du soleil. Sans la lumière, l'espace n'existait pas. C'est la lumière qui arrachait les pierres au néant. Je comprends que presque toutes les religions y aient vu une présence divine. Je me demande, aussi, si un lieu privé de dimensions, un lieu où l'espace s'abolirait, ne devra pas être forcément un lieu de noir absolu, un lieu privé de toute lumière. Je pense à l'Interstice des dragons de Pern, je pense aux trous noirs. Tu sauras me dire, sans doute.
SYRIE (5) : LA VILLE DE LA LANGUE QUI VIT & LA ROUTE DES PINS PENCHÉS
Eglise St Serge et St Bacchus, Maalula.
Maalula est le village où l'araméen survit, parlé, transformé, influencé par l'arabe. Langue réellement vivante, litanie de prières surtout, très loin des textes que nous chérissons, presque familière, non plus minérale et fossile mais organique et liquide. Vivante, oui.
Il est difficile de s'abstraire de la pensée d'Héloïse, de ne pas se demander comment elle aurait réagi en entendant parler, forcément déformée, la langue des érudits qu'elle avait apprise par écrit. Je pense qu'elle aurait été fascinée — après tout, le phénomène s'était déjà produit pour elle avec l'arabe.
Et durant le long trajet en voiture, vers Maalula, puis vers le Krak, mes rêveries se portaient toutes sur la Geste d'Héloïse et Vykos, d'un siècle à l'autre, de Derinkuyu à Washington.
Nous avons roulé le long de la Route des Pins Penchés. J'invente le nom mais pas le fait: les fameux pins d'Alep y poussent en biais, parfois à 45°. Le vent qui s'engouffre dans la Trouée d'Homs, à travers l'Anti-Liban, les empêche de pousser à la verticale. C'est un spectacle étonnant de rouler sur l'autoroute entre ces arbres courbés par un vent perpétuel, ou une vitesse perpétuelle, qui s'enlacent, s'appuient l'un à l'autre, nous font douter de notre verticale.
Maalula est le village où l'araméen survit, parlé, transformé, influencé par l'arabe. Langue réellement vivante, litanie de prières surtout, très loin des textes que nous chérissons, presque familière, non plus minérale et fossile mais organique et liquide. Vivante, oui.
Il est difficile de s'abstraire de la pensée d'Héloïse, de ne pas se demander comment elle aurait réagi en entendant parler, forcément déformée, la langue des érudits qu'elle avait apprise par écrit. Je pense qu'elle aurait été fascinée — après tout, le phénomène s'était déjà produit pour elle avec l'arabe.
Et durant le long trajet en voiture, vers Maalula, puis vers le Krak, mes rêveries se portaient toutes sur la Geste d'Héloïse et Vykos, d'un siècle à l'autre, de Derinkuyu à Washington.
Nous avons roulé le long de la Route des Pins Penchés. J'invente le nom mais pas le fait: les fameux pins d'Alep y poussent en biais, parfois à 45°. Le vent qui s'engouffre dans la Trouée d'Homs, à travers l'Anti-Liban, les empêche de pousser à la verticale. C'est un spectacle étonnant de rouler sur l'autoroute entre ces arbres courbés par un vent perpétuel, ou une vitesse perpétuelle, qui s'enlacent, s'appuient l'un à l'autre, nous font douter de notre verticale.
jeudi 21 avril 2005
SAHARA (24) : FIN
A toi je peux le dire, en secret : au désert, j'ai retrouvé Vykos. L'ombre de sa présence s'était éloignée de mon esprit — un trop long temps s'était écoulé — Vykos menaçait de passer au rang de souvenir.
Au désert, il est revenu.
Au désert, il était l'un des seuls êtres à tenir le choc. L'un des seuls êtres, sans doute, à tenir la comparaison avec cette beauté cruelle, violente, impitoyable, inhumaine — cette beauté qui en Y*** provoquait une angoisse.
Je suis contente que Vykos et moi nous soyions rencontrés en plein désert. Je le sais à présent: cela fait sens.
Mon Dieu ! Je continue de lire les phrases de Jabès, et voilà que je trouve: "Le désert est bien plus qu'une pratique du silence et de l'écoute. Il est une ouverture éternelle. L'ouverture de toute écriture, celle que l'écrivain a pour fonction de préserver. Ouverture de toute ouverture."
Je crois à l'existence des familles d'esprit. Ces affinités-là sont sans doute les plus profondes, les plus intenses, les plus durables. Cliché. Pardon.
On en revient à ce que je te disais (il y a un siècle ?): le vrai lecteur est celui-là qui s'interrompt sur une page, stupéfait, y découvrant soudain, clairement imprimé, le secret de sa propre vie — ou de sa propre pensée. Corollaire et conséquence: le vrai lecteur, bien sûr, est un écrivain.
Jabès : "Un espace vide est, sans cesse, à combler. Nous n'aurons eu à nous débattre qu'avec l'espace."
"Le désert est le passé. Il est le futur. Il est un avant-monde et un après-monde."
21 avril.
Et que faire après le désert ?
Au désert, il est revenu.
Au désert, il était l'un des seuls êtres à tenir le choc. L'un des seuls êtres, sans doute, à tenir la comparaison avec cette beauté cruelle, violente, impitoyable, inhumaine — cette beauté qui en Y*** provoquait une angoisse.
Je suis contente que Vykos et moi nous soyions rencontrés en plein désert. Je le sais à présent: cela fait sens.
Mon Dieu ! Je continue de lire les phrases de Jabès, et voilà que je trouve: "Le désert est bien plus qu'une pratique du silence et de l'écoute. Il est une ouverture éternelle. L'ouverture de toute écriture, celle que l'écrivain a pour fonction de préserver. Ouverture de toute ouverture."
Je crois à l'existence des familles d'esprit. Ces affinités-là sont sans doute les plus profondes, les plus intenses, les plus durables. Cliché. Pardon.
On en revient à ce que je te disais (il y a un siècle ?): le vrai lecteur est celui-là qui s'interrompt sur une page, stupéfait, y découvrant soudain, clairement imprimé, le secret de sa propre vie — ou de sa propre pensée. Corollaire et conséquence: le vrai lecteur, bien sûr, est un écrivain.
Jabès : "Un espace vide est, sans cesse, à combler. Nous n'aurons eu à nous débattre qu'avec l'espace."
"Le désert est le passé. Il est le futur. Il est un avant-monde et un après-monde."
21 avril.
Et que faire après le désert ?
lundi 18 avril 2005
SAHARA (23) : UN DERNIER ALPHABET
Dans l'avion.
17h20 (heure locale) - Nous décollons. L'avion doit survoler El Oued, Constantine et la Corse. Si les nuages, le sable ou la nuit ne nous empêchent pas de voir le paysage...
20h30 (heure française) - Toujours Edmond Jabès : "Le sable débat de l'existence de Dieu."
"Dans le langage des sables, du vent, Dieu est synonyme de dune... Dune édifiée grain par grain, où l'esprit souffle dans le désert. La difficulté de nos rapports avec Dieu vient de ce que nous sommes, à tout moment, à la merci d'un grain de sable."
Chaque pays a son alphabet. Chaque paysage parle une langue différente.
Composer celui du Sahara ? Il y aurait forcément, en effet, Sable et Vent, Dune et Reg. Il y aurait Eau, ou Guelta. Il y aurait Trace, il y aurait Chèche : il sert à tout le chèche, à se protéger du soleil du sable et du vent, à nettoyer, à soulever une brûlante théière de métal. Il pourrait y avoir Silence, il pourrait y avoir Vert: arda en arabe, je m'en souviens parce que c'est aussi le nom de la Terre du Milieu, alors qu'Aman, la Terre de l'Ouest au-delà de la mer, aman est le mot tamahaq pour "eau". Il pourrait y avoir Violence: à plusieurs reprises j'ai évoqué cette dimension des paysages. Y*** l'a ressenti aussi, m'a-t-il confirmé, ce qui a provoqué en lui une certaine angoisse: c'est la différence entre nos natures.
Il y aurait Horizon.
Il y aurait Temps.
Il y aurait Ombre: un nom presque aussi fondamental que celui de l'Eau.
Edmond Jabès: "Un mot, sans en avoir été empêché, aura traversé le livre. Soif est ce mot, frère du sel et du sable et, aussi, à son inéluctable fin, frère desséché du silence."
Il y aurait, bien sûr, le mot Sec.
L'initiale du Sahara semble omniprésente au désert, et n'en déplaise à certains, ce n'est pas à cause des Serpents ni des Scorpions.
Une phrase de Jabès qui semble aller dans le sens de mon inquiétude de tout à l'heure: "Aucune clôture n'a de sens dans le désert, dans le vide; aucune pensée, aucun livre qui est clôture de toute pensée. Parler du livre du désert est aussi ridicule que de parler du livre du rien. Et pourtant, c'est sur ce rien que j'ai édifié mes livres. Du sable, du sable, du sable à l'infini."
Oui, car les mots, malgré tout, sont là pour enclore la réalité, pour nous rassurer. Je hais ce constat. J'ai toujours voulu que les mots soient ouverture, élargissement du monde. D'une autre façon ils le sont. Cependant les mots sont trop étroits pour dire le désert — comme ils sont trop étroits pour dire l'amour ou la mort. Ces grands infinis-là (oui, m'ami, c'est à dessein que j'use du mot endless) les mots ne peuvent que les approcher, les contourner, les suggérer. Ces grands infinis-là ne peuvent être dits.
Au mieux ils peuvent être évoqués. Et pour cela il faut s'éloigner de l'oppressante immensité pour recommencer à penser.
Très haut dans le ciel, à la nuit tombée, je suis passée de l'autre côté — la pensée, les mots, me reviennent. Je n'en éprouve ni joie ni tristesse. C'est autre chose. Un autre monde.
17h20 (heure locale) - Nous décollons. L'avion doit survoler El Oued, Constantine et la Corse. Si les nuages, le sable ou la nuit ne nous empêchent pas de voir le paysage...
20h30 (heure française) - Toujours Edmond Jabès : "Le sable débat de l'existence de Dieu."
"Dans le langage des sables, du vent, Dieu est synonyme de dune... Dune édifiée grain par grain, où l'esprit souffle dans le désert. La difficulté de nos rapports avec Dieu vient de ce que nous sommes, à tout moment, à la merci d'un grain de sable."
Chaque pays a son alphabet. Chaque paysage parle une langue différente.
Composer celui du Sahara ? Il y aurait forcément, en effet, Sable et Vent, Dune et Reg. Il y aurait Eau, ou Guelta. Il y aurait Trace, il y aurait Chèche : il sert à tout le chèche, à se protéger du soleil du sable et du vent, à nettoyer, à soulever une brûlante théière de métal. Il pourrait y avoir Silence, il pourrait y avoir Vert: arda en arabe, je m'en souviens parce que c'est aussi le nom de la Terre du Milieu, alors qu'Aman, la Terre de l'Ouest au-delà de la mer, aman est le mot tamahaq pour "eau". Il pourrait y avoir Violence: à plusieurs reprises j'ai évoqué cette dimension des paysages. Y*** l'a ressenti aussi, m'a-t-il confirmé, ce qui a provoqué en lui une certaine angoisse: c'est la différence entre nos natures.
Il y aurait Horizon.
Il y aurait Temps.
Il y aurait Ombre: un nom presque aussi fondamental que celui de l'Eau.
Edmond Jabès: "Un mot, sans en avoir été empêché, aura traversé le livre. Soif est ce mot, frère du sel et du sable et, aussi, à son inéluctable fin, frère desséché du silence."
Il y aurait, bien sûr, le mot Sec.
L'initiale du Sahara semble omniprésente au désert, et n'en déplaise à certains, ce n'est pas à cause des Serpents ni des Scorpions.
Une phrase de Jabès qui semble aller dans le sens de mon inquiétude de tout à l'heure: "Aucune clôture n'a de sens dans le désert, dans le vide; aucune pensée, aucun livre qui est clôture de toute pensée. Parler du livre du désert est aussi ridicule que de parler du livre du rien. Et pourtant, c'est sur ce rien que j'ai édifié mes livres. Du sable, du sable, du sable à l'infini."
Oui, car les mots, malgré tout, sont là pour enclore la réalité, pour nous rassurer. Je hais ce constat. J'ai toujours voulu que les mots soient ouverture, élargissement du monde. D'une autre façon ils le sont. Cependant les mots sont trop étroits pour dire le désert — comme ils sont trop étroits pour dire l'amour ou la mort. Ces grands infinis-là (oui, m'ami, c'est à dessein que j'use du mot endless) les mots ne peuvent que les approcher, les contourner, les suggérer. Ces grands infinis-là ne peuvent être dits.
Au mieux ils peuvent être évoqués. Et pour cela il faut s'éloigner de l'oppressante immensité pour recommencer à penser.
Très haut dans le ciel, à la nuit tombée, je suis passée de l'autre côté — la pensée, les mots, me reviennent. Je n'en éprouve ni joie ni tristesse. C'est autre chose. Un autre monde.
samedi 16 avril 2005
SAHARA (16) : FRAGMENTS OUBLIÉS
C***, volontairement prosaïque : "Ce qu'il y a de bien dans le désert, c'est qu'on pisse pas."
En effet : nos muqueuses sont horriblement sèches, nos nez bouchés ou mouchant du sang.
Je ne t'ai pas raconté que la plupart de ces plantes du sahara ont des propriétés médicinales... d'ordres divers. Il en existe une, dont nous ignorons le nom français, latin, ou tamahaq (M*** ne connaît que son nom usuel en arabe) qui a de puissants effets hallucinatoires. Il est arrivé un jour que les habitants de Djanet consomment des grillons qui s'étaient nourris de cette plante : pendant 24h, un vent de folie a traversé la petite ville — un père a essayé de vendre son fils, un homme s'est rendu à l'hôpital en prétendant être médecin...
Oublié aussi : il y a beaucoup de corbeaux sur le Plateau. Souvent leurs grandes ailes noires traversent le ciel en planant. Leur bec aussi est noir : oiseaux d'ombre.
Le ciel était trop voilé, la nuit dernière, pour que nous voyions bien les étoiles. Le clair de lune aussi étouffait leur lumière. C'est un de mes rares regrets.
Dear Dream ne s'est pas vraiment montré. J'ai pensé à lui.
Dans la balade de cet après-midi, nous avons découvert une étonnante créature (en peinture seulement, heureusement). A première vue, on pourrait croire qu'il s'agit d'un sanglier doté d'une queue de castor... Que nenni ! Il s'agit du ô combien redoutable Sanglastor !
Comme son nom l'indique (car ce n'est point là un bête mot-valise, n'en déplaise aux esprits simplistes) il s'agit d'une créature à glacer le sang, à vos tordre les entrailles de peur. On soupçonne que son origine est démoniaque, comme le confirme la racine commune avec le mot alastor.
J'ai eu avec M*** une discussion d'ordre linguistique, au sujet de la répartition des langues française, arabe et tamahaq. A Alger, pendant longtemps, la majeure partie de l'enseignement se faisait en français : lui a connu cela, mais pas A***, nettement plus jeune (même si son français est aussi parfait que celui de M***). Au Sud, l'arabe est enseigné à l'école, mais les gens parlent tous tamahaq entre eux, même ceux qui n'ont qu'1/4 de sang Targui, même les Noirs qui descendent des anciens esclaves soudanais des Touaregs.
On peut noter que cet esclavage n'a pas été aboli par la bien-pensante République Française, mais par le FLN à son arrivée au pouvoir.
Au cours de la balade de cet après-midi, nous avions une vue vue extraordinaire sur un oued vert menant vers l'horizon libyen. Car le Plateau — comment ne pas l'aimer? — est une frontière. Certains le traversent, guidés ou non par les passeurs, dans des conditions parfois épouvantables : M*** en a rencontré un groupe, errant sans eau depuis 2 ou 3 jours, incapable de trouver ni les gueltas ni le passage de descente. Aux périodes où le régime de Khadafi est accueillant, ces émigrés sont très nombreux.
Le soir est tombé, à nouveau, une épaisse couverture nuageuse rafraîchissant l'air, et nous privant des étoiles. Je ne peux plus écrire.
En effet : nos muqueuses sont horriblement sèches, nos nez bouchés ou mouchant du sang.
Je ne t'ai pas raconté que la plupart de ces plantes du sahara ont des propriétés médicinales... d'ordres divers. Il en existe une, dont nous ignorons le nom français, latin, ou tamahaq (M*** ne connaît que son nom usuel en arabe) qui a de puissants effets hallucinatoires. Il est arrivé un jour que les habitants de Djanet consomment des grillons qui s'étaient nourris de cette plante : pendant 24h, un vent de folie a traversé la petite ville — un père a essayé de vendre son fils, un homme s'est rendu à l'hôpital en prétendant être médecin...
Oublié aussi : il y a beaucoup de corbeaux sur le Plateau. Souvent leurs grandes ailes noires traversent le ciel en planant. Leur bec aussi est noir : oiseaux d'ombre.
Le ciel était trop voilé, la nuit dernière, pour que nous voyions bien les étoiles. Le clair de lune aussi étouffait leur lumière. C'est un de mes rares regrets.
Dear Dream ne s'est pas vraiment montré. J'ai pensé à lui.
Dans la balade de cet après-midi, nous avons découvert une étonnante créature (en peinture seulement, heureusement). A première vue, on pourrait croire qu'il s'agit d'un sanglier doté d'une queue de castor... Que nenni ! Il s'agit du ô combien redoutable Sanglastor !
Comme son nom l'indique (car ce n'est point là un bête mot-valise, n'en déplaise aux esprits simplistes) il s'agit d'une créature à glacer le sang, à vos tordre les entrailles de peur. On soupçonne que son origine est démoniaque, comme le confirme la racine commune avec le mot alastor.
J'ai eu avec M*** une discussion d'ordre linguistique, au sujet de la répartition des langues française, arabe et tamahaq. A Alger, pendant longtemps, la majeure partie de l'enseignement se faisait en français : lui a connu cela, mais pas A***, nettement plus jeune (même si son français est aussi parfait que celui de M***). Au Sud, l'arabe est enseigné à l'école, mais les gens parlent tous tamahaq entre eux, même ceux qui n'ont qu'1/4 de sang Targui, même les Noirs qui descendent des anciens esclaves soudanais des Touaregs.
On peut noter que cet esclavage n'a pas été aboli par la bien-pensante République Française, mais par le FLN à son arrivée au pouvoir.
Au cours de la balade de cet après-midi, nous avions une vue vue extraordinaire sur un oued vert menant vers l'horizon libyen. Car le Plateau — comment ne pas l'aimer? — est une frontière. Certains le traversent, guidés ou non par les passeurs, dans des conditions parfois épouvantables : M*** en a rencontré un groupe, errant sans eau depuis 2 ou 3 jours, incapable de trouver ni les gueltas ni le passage de descente. Aux périodes où le régime de Khadafi est accueillant, ces émigrés sont très nombreux.
Le soir est tombé, à nouveau, une épaisse couverture nuageuse rafraîchissant l'air, et nous privant des étoiles. Je ne peux plus écrire.
mercredi 13 avril 2005
SAHARA (8) : QUELS MOTS POUR DIRE LE DÉSERT ?
Tikubawi ("Les Epées")
Pause du déjeuner. Sur la route d'Essendilène.
Quels mots pour dire le désert ? Quels mots pour dire non pas le substrat rocheux, non pas l'architecture naturelle — sur des collines coniques et caillouteuses se dressent de formidables citadelles de pierre — non pas l'étonnante végétation, noms latins, noms tamahaq...
Mais quels mots pour dire ce qui nous étreint dans le désert — ce qu'on éprouve à marcher dans le sable, à voir si loin autour de nous, à se repérer déjà aux formations rocheuses (aujourd'hui cette arche de pierre inclinée, hier ce rocher figurant si merveilleusement un éléphant sans queue). Et s'il n'y avait plus de roches ? S'il n'y avait que le sable et les tenaces petites plantes qui le parsèment, vingt-deux jours après la pluie ?
Alors il n'y aurait plus que le ciel, la course du soleil (tafouk) ou des étoiles (îtran).
Tu vois, j'apprends des mots de tamahaq. A cela non plus je ne puis résister. J'aime les langues — pas de jeu de mots, ami, je te connais ! Je les aime d'autant plus qu'elles sont plus rares et plus étrangères.
Nous sommes installés à l'ombre d'une de ces gigantesques masses de roc dont l'angle permet ces refuges : heureuse érosion !
Les matelas sont disposés en un rectangle autour d'un tapis de table. Ces matelas ont des couleurs vives, des fleurs aux teintes chaudes. Tout comme souvent les vêtements des Touaregs. Pour être vus de loin, dans le désert. Notre guide porte une écharpe rouge pour cette raison.
Notre chauffeur vient de donner à Y*** le cours de nouage de chèche qu'il espérait depuis le début.
Pause du déjeuner. Sur la route d'Essendilène.
Quels mots pour dire le désert ? Quels mots pour dire non pas le substrat rocheux, non pas l'architecture naturelle — sur des collines coniques et caillouteuses se dressent de formidables citadelles de pierre — non pas l'étonnante végétation, noms latins, noms tamahaq...
Mais quels mots pour dire ce qui nous étreint dans le désert — ce qu'on éprouve à marcher dans le sable, à voir si loin autour de nous, à se repérer déjà aux formations rocheuses (aujourd'hui cette arche de pierre inclinée, hier ce rocher figurant si merveilleusement un éléphant sans queue). Et s'il n'y avait plus de roches ? S'il n'y avait que le sable et les tenaces petites plantes qui le parsèment, vingt-deux jours après la pluie ?
Alors il n'y aurait plus que le ciel, la course du soleil (tafouk) ou des étoiles (îtran).
Tu vois, j'apprends des mots de tamahaq. A cela non plus je ne puis résister. J'aime les langues — pas de jeu de mots, ami, je te connais ! Je les aime d'autant plus qu'elles sont plus rares et plus étrangères.
Nous sommes installés à l'ombre d'une de ces gigantesques masses de roc dont l'angle permet ces refuges : heureuse érosion !
Les matelas sont disposés en un rectangle autour d'un tapis de table. Ces matelas ont des couleurs vives, des fleurs aux teintes chaudes. Tout comme souvent les vêtements des Touaregs. Pour être vus de loin, dans le désert. Notre guide porte une écharpe rouge pour cette raison.
Notre chauffeur vient de donner à Y*** le cours de nouage de chèche qu'il espérait depuis le début.
mardi 12 avril 2005
SAHARA (5) : UN LIEU DE TRACES
"Le désert — ai-je lu — est un lieu de traces."
C'est ce qui nous a frappés dans le paysage autour de la Grotte des Ambassadeurs. Et pas seulement du fait des peintures rupestres qui font la célébrité de l'endroit.
Décor : sable et grès.
Et au milieu, des traces d'animaux dans le sable, que Ch*** décrypte. Oiseaux — lézards — gerboises.
Des inscriptions dans la roche, du préhistorique au très récent... "touristique", en passant par l'arabe et le tifinagh (l'alphabet des Touaregs, il faudra que je t'en copie quelques exemples)
Puis des excavations rondes que l'érosion ne suffit pas à expliquer, sans doute creuse par l'usage humain, quand le lieu était habité.
Reculez pourtant de quelques mètres et vous ne voyez plus la moindre trace de civilisation. Juste ces roches qui n'ont jamais si bien porté le nom de chaos.
J'oubliais une trace moins fascinante : des bouteilles en plastique abandonnées. J'ai tâché d'en ramasser quelques-unes : dérisoire — nécessaire.
J'ai passé l'heure de la sieste à reconstituer l'alphabet tifinagh (tu sais que je ne peux pas résister à ce genre de défi). Résultat en fin de carnet.
Dans le livre de flore du Tassili de Ch***, nous découvrons la talulut : il faut savoir que Y** depuis quelques temps m'appelle "ma louloute". La talulut est "un superbe arbrisseau au feuillage persistant" avec de spectaculaires mais fragiles fleurs blanches ou rosées, des feuilles un peu coriaces, voire épineuses, qui aime les rochers et les fissures dans les parois à pic. Elle possède des propriétés médicinales contre les maux de tête ou... la gale des chameaux.
Y***, toujours flatteur, trouve cela parfait pour moi.
Il remarque que je me consacre à des activités intellectuelles et lui à des activités manuelles (il joue les petites couturières en coupant les fils qui dépassent du "costume local" rouge qu'il s'est acheté ce matin) et s'amuse de cette "juste répartition des tâches".
C'est ce qui nous a frappés dans le paysage autour de la Grotte des Ambassadeurs. Et pas seulement du fait des peintures rupestres qui font la célébrité de l'endroit.
Décor : sable et grès.
Et au milieu, des traces d'animaux dans le sable, que Ch*** décrypte. Oiseaux — lézards — gerboises.
Des inscriptions dans la roche, du préhistorique au très récent... "touristique", en passant par l'arabe et le tifinagh (l'alphabet des Touaregs, il faudra que je t'en copie quelques exemples)
Puis des excavations rondes que l'érosion ne suffit pas à expliquer, sans doute creuse par l'usage humain, quand le lieu était habité.
Reculez pourtant de quelques mètres et vous ne voyez plus la moindre trace de civilisation. Juste ces roches qui n'ont jamais si bien porté le nom de chaos.
J'oubliais une trace moins fascinante : des bouteilles en plastique abandonnées. J'ai tâché d'en ramasser quelques-unes : dérisoire — nécessaire.
J'ai passé l'heure de la sieste à reconstituer l'alphabet tifinagh (tu sais que je ne peux pas résister à ce genre de défi). Résultat en fin de carnet.
Dans le livre de flore du Tassili de Ch***, nous découvrons la talulut : il faut savoir que Y** depuis quelques temps m'appelle "ma louloute". La talulut est "un superbe arbrisseau au feuillage persistant" avec de spectaculaires mais fragiles fleurs blanches ou rosées, des feuilles un peu coriaces, voire épineuses, qui aime les rochers et les fissures dans les parois à pic. Elle possède des propriétés médicinales contre les maux de tête ou... la gale des chameaux.
Y***, toujours flatteur, trouve cela parfait pour moi.
Il remarque que je me consacre à des activités intellectuelles et lui à des activités manuelles (il joue les petites couturières en coupant les fils qui dépassent du "costume local" rouge qu'il s'est acheté ce matin) et s'amuse de cette "juste répartition des tâches".
SAHARA (4) : CORPS EXPÉDITIONNAIRE
Les marches devant la chambre 111. Face au désert.
Se lever, se préparer, comme n'importe quel matin, puis sortir, et voir ce que je vois. Près à le toucher.
Désert, montagnes de pierre nue. Juste devant, grès arrondi par l'érosion aérienne : sculpture moderne. Des taches vertes : pas du vert usé de la garrigue, non, un vrai vert, vif de vie.
Les murs de l'hôtel à ma droite avec leurs contreforts. Pourquoi ces fortifications, partout, même dans un hôtel vieux de 10 ans seulement ? N'est-ce pas pour lutter contre le sable plutôt que contre des ennemis humains ?
Oiseaux : petits, sombres, criards.
Le ciel est d'un bleu-gris encore un peu voilé. Il fait très jour, mais agréablement frais.
Notes prises au musée de Djanet :
Le mode de construction des villages fortifiés appelés Ksar ou Aghrem : murs en bloc de granite, ou en schiste enduit d'argile (Tob), toits en palmes de Djerid pour l'aération : la fraîcheur en été, la douceur en hiver.
Quelque 100 maisons perchées au dessus de la palmeraie, chacune composée d'une cour entourée de chambres avec de très petites ouvertures.
(Je pense soudain à nous à Beaubourg, très loin d'ici, exposition Sophie Calle - je pense à sa classification des visiteurs de musée, parce qu'ici, à nouveau, carnet à la main, je joue les "fourmis")
Il y a bien sûr des tumulus, et aussi maints autres monuments funéraires (bazines, chouchets, tertres). Tous ceux-ci souvent construits en pierre, disques de roches concentriques, donc plus durables que les habitats des vivants, réalisés dans des matériaux... vivants, donc éphémères. J'aime l'idée.
Géologie : "un plateau découpé par les eaux et ramolli par les vents".
Le sens de lecture arabe, de droite à gauche, est particulièrement perturbant pour nos esprits occidentaux quand on a affaire aux dates de naissance et de mort de quelqu'un... Le traducteur du musée n'a d'ailleurs pas pensé à renverser cet ordre : la date de mort continue de précéder la date de naissance. Je suis restée fascinée plusieurs minutes devant ce constat.
Nous voici en corps expéditionnaire : C***, le Géologue, nous renseigne sur les roches, strates et socles, processus de l'érosion. Ch*** et M***, biologistes, identifient les arbres et fleurs du désert. Si miraculeuses, ces fleurs, minuscules merveilles colorées et vivaces, au milieu du sable. Blanches, jaunes, violettes. Le plus joli de leurs noms est le calotropis : celle qui se tourne vers la beauté. J***, physicien, explique les différences dans l'aspect de la Lune selon notre proximité de l'équateur.
Se lever, se préparer, comme n'importe quel matin, puis sortir, et voir ce que je vois. Près à le toucher.
Désert, montagnes de pierre nue. Juste devant, grès arrondi par l'érosion aérienne : sculpture moderne. Des taches vertes : pas du vert usé de la garrigue, non, un vrai vert, vif de vie.
Les murs de l'hôtel à ma droite avec leurs contreforts. Pourquoi ces fortifications, partout, même dans un hôtel vieux de 10 ans seulement ? N'est-ce pas pour lutter contre le sable plutôt que contre des ennemis humains ?
Oiseaux : petits, sombres, criards.
Le ciel est d'un bleu-gris encore un peu voilé. Il fait très jour, mais agréablement frais.
Notes prises au musée de Djanet :
Le mode de construction des villages fortifiés appelés Ksar ou Aghrem : murs en bloc de granite, ou en schiste enduit d'argile (Tob), toits en palmes de Djerid pour l'aération : la fraîcheur en été, la douceur en hiver.
Quelque 100 maisons perchées au dessus de la palmeraie, chacune composée d'une cour entourée de chambres avec de très petites ouvertures.
(Je pense soudain à nous à Beaubourg, très loin d'ici, exposition Sophie Calle - je pense à sa classification des visiteurs de musée, parce qu'ici, à nouveau, carnet à la main, je joue les "fourmis")
Il y a bien sûr des tumulus, et aussi maints autres monuments funéraires (bazines, chouchets, tertres). Tous ceux-ci souvent construits en pierre, disques de roches concentriques, donc plus durables que les habitats des vivants, réalisés dans des matériaux... vivants, donc éphémères. J'aime l'idée.
Géologie : "un plateau découpé par les eaux et ramolli par les vents".
Le sens de lecture arabe, de droite à gauche, est particulièrement perturbant pour nos esprits occidentaux quand on a affaire aux dates de naissance et de mort de quelqu'un... Le traducteur du musée n'a d'ailleurs pas pensé à renverser cet ordre : la date de mort continue de précéder la date de naissance. Je suis restée fascinée plusieurs minutes devant ce constat.
Nous voici en corps expéditionnaire : C***, le Géologue, nous renseigne sur les roches, strates et socles, processus de l'érosion. Ch*** et M***, biologistes, identifient les arbres et fleurs du désert. Si miraculeuses, ces fleurs, minuscules merveilles colorées et vivaces, au milieu du sable. Blanches, jaunes, violettes. Le plus joli de leurs noms est le calotropis : celle qui se tourne vers la beauté. J***, physicien, explique les différences dans l'aspect de la Lune selon notre proximité de l'équateur.
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