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jeudi 9 avril 2009

ISTANBUL (9) : LUMIERES DE HAREM

Pour le trésor, je n’en ai jamais vu de si spectaculaire. Des émeraudes et des rubis semés avec profusion, comme s’ils étaient de simples bouts de verre. Un diamant énorme, mystérieusement apparu sur un tas d’ordures et vendu pour trois cuillères à un receleur prudent, qui s’empressa d’aller remettre sa trouvaille au palais. De l’or si jaune qu’il en paraît faux, et choque nos yeux d’Occidentaux.
Pourtant subsiste ce qui fait le sortilège des civilisations musulmanes, l’harmonie de leur architecture. Les fontaines. Les calligraphies. Les mystères et les intrigues du harem, malgré tous les clichés. C’est le harem que nous avons visité en premier, suivant les conseils avisés du guide. Enfilade de couloirs, de cours intérieures, de pièces gracieuses, de hammams, de bains, d’appartements privés, d’espaces publics, une piscine gigantesque — et tout cela fonctionnant en vase clos comme une miniature d’univers. Qu’il devait être facile, dangereusement facile, de s’y habituer. De restreindre ses perceptions, ses ambitions, ses questions, à cet univers-là, complet à sa manière. D’oublier tout ce qui existe à l’extérieur de ces murs et de passer toute une vie dans cet écrin. Pas une vie vide. Une vie vibrante de passions, d’angoisses, de calculs, de désirs. Un danger terrible, je crois : l’enfermement intérieur. Les romans parlent trop souvent des autres, celles et ceux qui rêvent du dehors, de voyage, de liberté. Mais je crois que la majorité n’est pas ainsi : l’être humain est si terriblement adaptable.
Et un monde clos, réglé, hiérarchisé, rythmé, un monde de murs frais et de faïences bleues, de fenêtres barrées de volets ajourés — la facilité était sans doute de le faire sien.
J’aime, dans les hammams de tous les palais, la lumière qui les inonde, traversant le plafond par de petits carreaux de verre épais artistement disposés en motifs géométrique. Lumière diffuse et flatteuse, mais très harmonieusement répartie — inondant la pièce de clarté, vraiment.

ISTANBUL (8) : DES STEPPES AUX JARDINS

Mon Amour estime que l’étonnant palais de Topkapi évoque l’habitat de nomades soudain sédentarisés. Quelque chose comme des tentes construites en dur (en marbre, même, assez souvent) dressées autour d’espaces ouverts — des cours et des jardins en place de steppes, certes, mais le ciel très présent malgré tout. Des éléments de bois qui nous étonnent, très apparents, aussi travaillés que le marbre (les maisons bourgeoises traditionnelles d’Istanbul sont en bois elles aussi, peintes de couleurs vives).
Peut-être en effet faut-il le garder en mémoire. Comme le père de Jehane lui rappelait en parlant des Asharites : « Souviens-toi qu’ils viennent du désert. »
Se souvenir qu’ils viennent des steppes de l’Est, et qu’ils étaient nomades. Certains restaurants et certains cafés affectent une telle décoration proche de celle des yourtes, poutres de bois sombres, toits et mobiliers aisément démontables.
Mais les Ottomans sont bien plus que cela. Certes le palais de Topkapi est un grand complexe de bâtiments et de jardins plutôt qu’un palais à l’occidentale, comme l’était autrefois le Palais byzantin. Les bâtiments conservent une taille humaine, on passe de l’un à l’autre par des cours ou des jardins très fleuris — les Ottomans aimaient tant les tulipes — il semble que le printemps soit enfin venu, du moins à Istanbul. Nous avons particulièrement aimé que la bibliothèque soit un édifice isolé, au milieu d’un jardin.
Mais les Ottomans n’ont pas attendu Dolmabahçe pour aimer le luxe et la démesure, ni pour s’inspirer de l’Occident : les portraits de sultans étaient commandés à Venise, à l’école de Véronèse, bien avant que les sultans abandonnent les épais caftans cérémoniels pour les étroits pantalons gris et les vestes militaires d’Occident.
Quant à leur sens des proportions, je soupçonne qu’il a été faussé par leur accoutumance à Ayasofya. Ils voient grand. Très grand. Et avec beaucoup de colonnes. On ne peut pas leur en vouloir.

mercredi 8 avril 2009

ISTANBUL (7) : COMMENT ARRIVER A ISTANBUL ?

Dans notre chambre (je n’ai pas dit qu’elle était rose et kitsch), après l’épisode de la Porte Verrouillée et celui du Restaurant Mythique (II le Retour).

Comment arriver à Istanbul ?
Bien sûr, vous penserez à l’Orient-Express et à tous les mythes qu’il transporte. Et de fait la gare à laquelle il aboutit est une merveille, un adorable exemple de la façon dont l’Orient stambouliote, en feignant d’imiter l’Occident (ou en le croyant peut-être très sincèrement), le transfigure. La gare est rose. Et contrairement à notre chambre, cela ne la rend pas kitsch.
Quoi qu’il en soit, arriver par l’Orient-Express est sûrement merveilleux, mais pour entrer dans Istanbul une voie surpasse toutes les autres : la mer.
Cela ne vous coûtera qu’une livre quarante (moins d’un euro) par personne et un petit détour. Rendez-vous par le moyen de votre choix sur la rive asiatique. A l’embarcadère de Harem, prenez un ferry pour Eminönü. Le jeton est une minuscule obole pour un passeur plus spectaculaire que Charon lui-même. Et c’est tout. Placez-vous en proue, sur le pont supérieur. Regardez.
Si vous avez la même chance que nous, le soleil sera en train de descendre à l’horizon, juste derrière la ville, dans une brume légère qui estompe les contrastes, voile la modernité et change Istanbul en une ombre chinoise qui pourrait appartenir à n’importe lequel de ses âges. Vous traversez le Bosphore et une ville titanesque s’étend devant vous, glorieuse, infinie. Byzance peut-être. Ou Constantinople.
Non : la signature des sultans ottomans est bien là, la tughra de la ville elle-même comme de toute cité du Prophète : les innombrables minarets qui jaillissent au-dessus de son horizon, plus minces et plus hauts que tout le reste, malgré les sept collines de toute cité qui se respecte, malgré la silhouette si reconnaissable de la tour de Galata, champignon médiéval et insolite surgissant de Beyoglu.
Les bateaux plus petits se dispersent devant le vôtre à grands renforts de trompe sonore. Ai-je dit déjà la multitude de ces bateaux, de tous âges et de toutes tailles, immenses pétroliers, petites embarcations de pêcheurs pareilles aux barcasses du Vieux Port de Marseille, bâtiments rouillés aux silhouettes archaïques, modernes ferries immaculés. Certains jours, certaines heures, quand ils sont nombreux à attendre, immobiles, l’autorisation de passer le détroit, le Bosphore ressemble à quelque cimetière marin suspendu entre les époques.
Pourtant le doute persiste. Vous vous frayez un chemin à l’embouchure de la Corne d’Or. Vous pensez, forcément, aux Grecs, à l’évidence miraculeuse de ce site. La cité ici était une évidence, une nécessité.
En arrivant par le Bosphore, vous touchez à la légende. Vous voyez les strates accumulées du temps, le port qui fonde tout, la silhouette d’Hagia Sophia, la grâce du palais de Topkapi, l’immensité de la ville moderne, le pont qui défie le passé et surplombe le Bosphore, frêle et miraculeuse passerelle, à peine visible à travers le détroit. Les lances des minarets et celles des buildings. Vous voyez les coupoles des mosquées, érigées à dessein sur les berges de la Corne d’Or. Vous voyez même les grilles blanches de Dolmabahçe, le palais des derniers sultans et du premier Président.

mardi 7 avril 2009

ISTANBUL (6) : TROISIEME MERVEILLE — LA DEMEURE DE L'ANGE

Le soir, dans notre chambre.
Un peu reposés, notamment grâce à un bon repas de plus — nous mangeons délicieusement et Marc prétend qu’il joue cette fois le rôle de mon Hobbit.

Et puis il y eut Ayasofya (Hagia Sophia, Sainte-Sophie, encore une qui porte plusieurs noms, qui tous font sens, tous désignent l’une de ses réalités.)
Nous ne l’avons visitée que cet après-midi : pas hier parce qu’elle est fermée le lundi, pas ce matin parce qu’elle était bouclée pour cause de visite présidentielle.
Finalement Obama nous aura rendu service. Certes les policiers étaient disposés tous les dix mètres depuis son arrivée, et les chauffeurs de taxi, hier soir et ce matin, se désespéraient. Mais par un incroyable coup de chance, nous sommes arrivés près d’Hagia Sophia peu de temps après la réouverture au public. La rumeur ne s’était pas encore répandue, les guides avaient ajusté leur planning de visites, et nous étions — toutes proportions gardées — très peu nombreux dans la basilique. Le miracle n’a pas duré plus longtemps que notre visite : à la sortie, nous avons vu la file d’attente qui s’allongeait sur le trottoir.

Il y eut, donc, Sainte-Sophie. Vous êtes prévenus en sa faveur — vous savez que c’est remarquable, une des merveilles du monde, le joyau de l’Empire byzantin. Vous savez que c’est grand. Après tout, vous avez vu la Mosquée Bleue et quelques-unes de ses sœurs les plus vastes (ce matin même, la belle et sous-estimée « Nouvelle Mosquée »). Ayasofya sera impressionnante aussi, bien sûr, vous n’en doutez pas, mais…
Mais rien ne vous a préparé à ça.
Vous savez que c’est grand — mais voilà que c’est gigantesque. La silhouette extérieure alourdie de contreforts, étalée à l’horizontale, vous avait masqué sa vraie hauteur.
Vous entrez, passez l’exonarthex et le narthex, admirez poliment les jolies mosaïques… et puis vous êtes abasourdi. Muet.
La Mosquée Bleue est sublime mais humaine, à sa façon mystique.
Pas Ayasofya. Celle-ci, je le crois volontiers, est la demeure d’un ange. Certaines légendes font sens, en vérité. Seul un ange peut avoir dicté ces proportions écrasantes et démentes, avoir donné à un empereur, ses architectes, des milliers d’ouvriers, la force et la folie de construire en cinq ans un pareil monument. Et je croyais que Justinien se vantait en proclamant orgueilleusement qu’il avait surpassé Salomon ? Il l’a dépassé, sans conteste, et aussi toute l’humanité.
Ce lieu-là — que je ne sais pas nommer, qui n’est ni Eglise ni Mosquée — ce lieu-là est très au-delà de l’humain. L’humain ne peut qu’y retenir son souffle et n’en pas croire ses yeux. Il a raison, sans doute, de ne pas les croire. L’Ange est là. On raconte, bien sûr, qu’il est remonté au ciel à la veille de la Conquête. Je n’en crois rien. Les Anges n’ont jamais eu de problème avec l’Islam. Si Hagia Sophia continue d’exister, c’est que l’Ange est toujours là. Quatre Seraphim le gardent, chacun pourvu de six ailes, présences étrangères, inhabituelles, encadrant la coupole. L’Ange lui-même (ou elle ?), beau, doré, gracieux, figure toujours sur une mosaïque en partie détruite. Sa présence imprègne l’air, musèle les lèvres, pèse, invisible, sur les cœurs.
Elle seule permet l’impossible. L’existence d’un lieu comme celui-ci. Si ancien. Toujours vivant.
L’or assombri des mosaïques ; les figures de saints et d’empereurs, la gravité du Christ et de Marie ; les délicates ciselures de pierre, plus proches de la dentelle que toutes les métaphores, portant encore avec une absolue netteté le monogramme de Justinien ; la loge XIXe du sultan, adorable, un brin rococo, abritée comme toujours derrière les panneaux ajourés.
Tout cela est beau, admirable, et partout ailleurs exciterait mon admiration. Mais nos regards se portent vers le haut, les voûtes, la colossale masse d’air au-dessus de nos têtes, et les beautés humaines disparaissent face à l’immense étonnement qui nous étreint.
On ne sait pas ce qu’est ce lieu. Le consacrer à Dieu, à la prière, à l’apparat d’une cour impériale — c’est le moins mauvais des choix, le seul praticable. Mais à présent l’Ange est adoré pour lui-même, non plus par ricochet des prières chrétiennes ou musulmanes. Peut-être en est-il heureux. Un Ange pareil compte sûrement parmi ceux qui ont commis le péché d’orgueil.
Quand on monte la rampe qui conduit aux galeries supérieures — une rampe comme un vaste souterrain de forteresse, à l’intérieur de murs titanesques — quand on a la chance, comme nous l’avons eue, d’y être complètement seuls — loin des ors, loin des splendeurs — on entend presque, alors, le battement de Ses ailes.

ISTANBUL (5) : DEUXIEME MERVEILLE — LA BASILIQUE-CITERNE

Column Bar de l’Hôtel. Ambiance très Agatha Christie.
Nous voilà moulus et rompus par la marche et les visites d’aujourd’hui. Ce carnet a décidément la pire des calligraphies — quelle pitié, en un tel lieu, où les calligraphes furent tenus en si grand honneur, où leur art illumine mosquées et manuscrits. Quel sceau royal chrétien peut égaler les tugra des sultans, en vérité ?

Hier je n’ai parlé que d’une merveille alors que j’en annonçais deux. La seconde… peut-être n’en avez-vous jamais entendu parler. Il s’agit d’un lieu impossible à nommer qui tient de la basilique, de la citerne, du temple païen. Les Ottomans s’étonnaient de voir de vieux habitants pêcher depuis un trou dans leur cave. C’est que le sous-sol de Constantinople abritait cette réserve endormie dans l’ombre, étendue d’eau clapotante d’où jaillissent des centaines de colonnes soutenant les voûtes de briques. Vous n’avez jamais rien vu de tel. En tout cas, je n’avais jamais rien vu de tel, rien vu qui ressemble à cette surnaturelle basilique sans autel et sans prêtres — sinon les gros poissons qui glissent dans ses eaux.
Deux fois engloutie, sous la terre, sous l’eau qui la baigne à mi-hauteur. Très exactement à mi-hauteur : en se penchant, on voit distinctement les colonnes et les voûtes qui se dessinent sous l’eau. Bien trop nettes pour être un reflet. Si Istanbul remet en question nos assurances de réalité, c’est ici que la question se pose avec le plus d’acuité. N’est-ce pas nous qui parcourons l’envers silencieux d’une vraie basilique qui triomphe en dessous ?
Un temple aquatique et chtonien, de ceux qui rappellent les ténèbres primitives et les vieilles forces qui courent sous le monde. Les colonnes suintent d’eau et de temps — elles n’ont pas d’âge ni d’origine, elles ont été récupérées aux quatre coins de l’Empire pour finir leur vie dans cette gloire obscure et secrète. La plupart sont irrégulières, érodées par l’eau ou calcifiées d’excroissances humides. L’une est même entièrement couverte d’yeux sculptés, innombrables dans la pierre blanche. Elles se tiennent là, impossibles à compter, dans toutes les directions — même sous nos pieds — et plongent leurs racines dans un passé si ancien qu’il n’a même plus de nom. Elles viennent de partout : leurs chapiteaux de toutes formes en attestent. Peut-être se parlent-elles dans la nuit, dans le langage musical et liquide des pierres et de l’eau.
Nos yeux plongent dans leur enfilade, s’éteignent dans les ténèbres. Tout au fond, près d’un mur, deux têtes gigantesques gardent le sanctuaire sans dieu. Méduse — femme et serpente, reine des pierres, gardienne terrible et maudite des lieux occultes. Deux têtes de Méduse, au bas de deux colonnes, blocs détachés de quelque temple oublié pour venir remplir ici leur plus longue mission. Elles ne nous regardent pas. Nous ne les intéressons en aucune façon. S’il est un ennemi, il est ailleurs. D’ailleurs on les a placées dans d’autres dimensions : l’une retournée la tête en bas, l’autre à l’horizontale. Dans la réalité qui est la nôtre, les hommes passent comme des reflets, invisibles et aveugles, et n’entendent que le clapotis des gouttes sur l’eau noire.

lundi 6 avril 2009

ISTANBUL (2) : GRAND(S) ECART(S)

Albatros Hotel
Qui n’est pas l’hôtel prévu — ce fut la première étonnante déconvenue de notre voyage. Et se fait jour la nécessité d’un choix : le carnet de voyage doit-il se faire diariste amusé de nos Tribulations Stambouliotes, parler du changement d’hôtel, des horaires d’ouverture de Ayasofia, de la venue de Barack Obama en même temps que nous, de la quête pluvieuse d’un mythique restaurant ?
Ou doit-il au contraire se changer en Livre des Merveilles, laissant délibérément de côté ces aléas pour s’efforcer de reproduire, au mieux de sa plume, quelques illuminations ?
Ne me dites pas que l’on peut joindre les deux, passer sans cesse de l’un à l’autre.
Cette ville est déjà un grand écart, de bien des façons. Je ne crois pas pouvoir y ajouter celui des registres.

La première chose qui m’a frappée au débarquement, dans l’aéroport d’Istanbul : un grand panneau annonçant qu’elle serait Ville Européenne de la Culture en 2010. Paradoxe : elle peut recevoir ce titre, mais pas entrer dans l’UE. Je sais : on m’objecterait qu’Istanbul ne peut entrer dans l’UE sans le reste de la Turquie, et que si elle, la Ville des Villes, est incontestablement européenne, les profondeurs de l’Anatolie le sont moins clairement. Et je serai bien embarrassée, ne connaissant pas l’Anatolie.

Je commence, à peine, à connaître Istanbul. Je ne dépasserai jamais cet à peine. Je me demande à quel point on peut connaître Istanbul, l’habiterait-on depuis trente ans.
Toute la journée nous avons discuté cela, mon Amour et moi, posé ces questions auxquelles nous n’avons pas de réponses — pas de bonnes réponses, en tout cas.
Istanbul est-elle européenne ? Est-elle orientale ? Est-elle étrange — j’entends, plus étrange que les autres villes-frontières ? Est-elle même réelle ? Ou impossible — ou réelle en cent lieux superposés — ou plus réelle que bien d’autres lieux ?
Peut-on posséder Istanbul ?
Ses dirigeants et ses habitants n’ont-il pas été d’étranges locataires de la Cité, conscients, pour les plus lucides d’entre eux, qu’ils n’en seraient pas les maîtres, que la Ville restait sa propre maîtresse, les soumettait à sa loi ?
Ainsi, Ali Pasa, découvrant les spectaculaires mosaïques chrétiennes de Saint-Sauveur-in-Chora, n’ordonna-t-il pas de les détruire ni de les remplacer, mais simplement de les recouvrir d’un « léger badigeon », comme s’il cherchait plutôt à les protéger, comme s’il savait qu’un temps viendrait où on désirerait les dévoiler à nouveau.
Ainsi les architectures byzantine et ottomane semblent-elles s’être fondues l’une dans l’autre, basiliques métamorphosées en mosquées et flanquées de minarets ; mosquées imitant les plans des églises byzantines, rivalisant de majesté avec Ayasofia.
Istanbul fait œuvre de récupération. Elle est creuset, vraiment, et change tout ce qui la pénètre en beauté, complexité, démesure. Non : pas démesure. Istanbul connaît les lois des nombres et de l’harmonie.
Deux édifices immenses, massifs, incomparables, peuvent s’y dresser face à face ou côte à côte, et pourtant cela ne devient pas démesuré. Peut-être, en effet, parce qu’elle plie même la réalité à ses lois.

dimanche 5 avril 2009

ISTANBUL (1) : LE REVE

Dans l’avion
De mes années d’Université j’ai conservé cette habitude de la question préliminaire : interroger d’abord mes présupposés, mes préjugés, mes fantasmes, mes raisons intimes et subjectives d’aborder un sujet — ou d’aimer un pays.
Appelons cela une précaution épistémologique.

Et je rêve d’Istanbul depuis longtemps. J’ai tant de raisons de rêver d’elle et de l’aimer qu’il est difficile de croire qu’une ville unique puisse englober tout cela. Mais c’est justement l’une des grâces d’Istanbul : elle est multiple. Innombrable, peut-être.
Mon Amour — qui l’a déjà visitée — affirme qu’on la sent exister de plain-pied sur plusieurs réalités, dans plusieurs dimensions. Plusieurs, insiste-t-il, plus de deux. Et peut-être Istanbul est-elle après tout le modèle de cette Polis aux neuf vies que j’attends d’écrire depuis longtemps.

Pourquoi j’aime Istanbul, donc. Parce qu’elle a trois noms et que tous trois sont des légendes, qu’on me les chantait enfant comme une litanie ensorcelée — Byzance, Constantinople, Istanbul…
Parce que j’aime les cités-frontières, les cités-portes, et que n’en déplaise au pays de Gex, aucune ne l’est davantage que celle-là., aussi littéralement — la Sublime Porte, la Porte de l’Orient. Le lieu où deux mondes… ne s’entrechoquent pas, pas vraiment, mais se rencontrent et s’interpénètrent, comme deux vagues dont les ondes se croiseraient toujours au même point. En ce point-là, l’Occident se change en Orient, ou le contraire.
Parce que l’histoire, évidemment : ville de strates, chacune reconstruisant sur la précédente et à partir d’elle. C’est cela que j’aime dans l’Histoire, que j’ai aimé déjà en Syrie : qu’une église puisse se changer en mosquée, qu’en un même lieu on puisse bâtir un temple, grec, romain, chrétien, ottoman.
Parce que l’Orient-Express et les mythes qui l’accompagnent, en moi et hors de moi.
Parce que quelques noms — de grands noms, de ceux qui laissent un écho dans le monde et dans les âmes.
Parce qu’il s’agit, aussi, d’une ville de roman — et que je suis, qu’on le veuille ou non, romanesque, romantique et peut-être aussi romancière.

Nous survolons les Alpes. J’ai rarement vu si nettement leur relief et leurs neiges, leur étendue massive.
J’en suis heureuse : l’Orient-Express doit en passer par là pour atteindre la cité mystérieuse et vivante au bord de la mer de Marmara, du Bosphore, de la Corne d’Or. La magie du voyage est aussi dans les noms. Cela je le sais depuis longtemps : depuis que je suis assez grande pour lire des cartes et en copier.

mardi 26 février 2008

BAVIÈRE (fin) – LA VILLE DU CONTE


Ce quartier des pêcheurs annonçait quelque chose de plus magique encore, une plongée plus profonde dans le Conte.
Nous avons repris le bateau-voiture, désormais couvert de boue, et avons filé vers le Nord. Et nous voici dans la Ville du Conte, à Rothenburg, et je pourrai en dire tout ce que je veux, vous ne me croirez pas. A moins que vous n’ayez déjà foulé les rues de Wall ou de Lud-in-the-Midst pendant le Marché Féerique. A moins que vous ayez suivi le Joueur de Flûte un soir dans les rues de Hamelin. A moins que vous ayez trouvé un jour l’un de ces livres-portes par lesquels on entre tout entier dans le Conte et n’en soyez jamais ressorti. Si vous n’êtes pas de ceux-là, vous ne me croirez pas.
Il vous faudra venir à Rothenburg.
Il vous faudra y venir comme nous hors saison, un soir de semaine, et vous promener seuls dans ses rues, à la nuit tombée.
Il vous faudra dormir comme nous à l’hôtel Spitzweg, un hôtel merveilleux, depuis la chambre jusqu’au hall d’entrée, du pantagruélique petit-déjeuner à l’hôte adorable et tout à fait en accord avec Rothenburg : un vieil homme souriant à barbe blanche, visage rond et petites lunettes, quelque chose du Père Noël, du grand-père gâteau doté d’étranges pouvoirs qui lui semblent aussi naturels que la cuisson d’un œuf pour le petit-déjeuner de ses hôtes.
Il vous faudra arpenter les rues de Rothenburg. Elles sont pavées. Eclairées seulement par les lanternes qui se reflètent sur la pierre des maisons, et par les vitrines illuminées des boutiques fermées.
Approchez-vous de ces vitrines : ce sont des fées, des crèches musicales, des confiseries, des chevaliers de bois… Vous êtes bien des enfants, marchant tout étonnés dans ce Bourg-à-Remonter-le-Temps où toutes les boutiques sont faites pour vous.
Il vous faudra pousser la porte d’une des minuscules échoppes.
Alors peut-être me croirez-vous et marcherez-vous à votre tour dans le Conte, les yeux écarquillés de merveilles.

lundi 25 février 2008

BAVIÈRE (11) – DES LIEUX OÙ L’ON POURRAIT VIVRE : ULM LA VIEILLE

Un charme de même nature opère dans le centre de la vieille cité d’Ulm. Antique université, lieu d’étude et de savoir, lieu de beauté. Les soldats autrichiens qui s’y sont rendus à Napoléon sans combattre ont sûrement été séduits aussi par le lieu, ont peut-être voulu y rester et y vivre, et si la reddition était le prix à payer, Ulm le valait bien.
Pourtant la guerre n’a pas épargné cette cité-là. Elle ne cache pas ses cicatrices : elle annonce que ces maisons ont été bombardées pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle dédie cette place à Hans et Sophie Scholl… Ulm a cette grâce et cette sagesse que seule peut détenir une très vieille ville : elle sait avancer, elle sait que les ères se mélangent sans se détruire, que l’art et l’architecture n’en finissent pas d’exister. On y trouve dans la Vieille Ville d’audacieuses pyramides de verre qui côtoient des maisons peintes traditionnelles, des structures métalliques élégantes et des maisons à colombages, autour de la gigantesque cathédrale dont la flèche se lance très haut dans le ciel, visible en tous points de la ville et même depuis l’autoroute. La plus haute du monde — mais Ulm a le record modeste, elle sait que ce n’est pas cela qui importe. Et ce n’est pas cela : ce sont les incroyables gargouilles, toutes différentes de formes de styles et de tailles ; ce sont les statues XIXe, si étonnamment réalistes dans leurs visages et leurs vêtures ; c’est l’extraordinaire abat-voix de bois sculpté qui surmonte la chaire ; c’est le porche majestueux et riche de mille détails ; c’est l’invraisemblable tabernacle ciselé de calcaire et de grès ; ce sont les orgues dont les tuyaux évoquent les ailes d’un ange.

Pourtant il y a cette flèche. Qui monte et monte à n’en plus finir, les 768 marches et retour, d’abord dans de solides tours de pierre, puis de plus en plus épurées, dans la dentelle, suspendue, étroite, filant dans le ciel. Une montée infinie, oui, à paliers, avec même un appartement à mi-hauteur, pourvu d’un mécanisme pour y hisser des paniers. On se demande qui vivait là : des serviteurs de la cathédrale qui y passaient la journée avant de redescendre vers le sol et leurs familles ? Ou des religieux rêvant d’érémitisme, venant méditer entre le Ciel et la Terre ? Est-ce d’un tel appartement qu’il a fallu descendre le grand corps mort de Saint Thomas d’Aquin ? Nous soupirons et admettons qu’alors, oui, Abbon avait du mérite, et que certains moines étaient un peu prompts à se moquer de son exploit.*
Etrangement, la flèche est plus vertigineuse encore vue d’en bas. Du sommet, nous nous penchions vers le sol, toute perspective écrasée, les humains de la même taille que les pigeons. Mais du sol, levant la tête vers la flèche, vers la frêle balustrade qui l’entoure, tout près du sommet, nous sommes stupéfaits de savoir que nous nous sommes tenus là-haut, en plein ciel, et en sommes redescendus (pour nous livrer à de très terrestres appétits et déguster les gâteaux dont j’ai déjà parlé.)

Mais Ulm n’oublie pas sa sagesse. Elle a la plus démesurée des cathédrales, et tout près, un quartier très différent, à échelle humaine, aussi tendrement imparfait que la cathédrale est sublime de majesté. Dans le quartier des pêcheurs, tout de canaux et de maisons à colombages, aux perspectives bizarres, aux angles biscornus, des maisons se dressent de guingois, se penchent au-dessus de l’eau, se tordent vers leurs voisines. On s’émeut, se donne la main, cela n’a rien de Venise ni même d’Amsterdam mais il y a des ponts et des placettes, du lierre et des ruelles, et les Amoureux s’y embrassent comme les maisons.


* cf. Umberto Eco, Le Nom de la Rose dont je parle aussi ici

BAVIÈRE (10) – DES LIEUX OÙ L’ON POURRAIT VIVRE : LE LAC-TRIPLE-FRONTIÈRE

Qu’y a-t-il après un tel lieu, après un tel château ? Je m’en inquiétais un peu. Que pourrais-je admirer, si peu de temps après ?
J’avais tort. Peut-être parce que Neuschwanstein est du domaine du rêve, qui ne se compare pas à la réalité. Peut-être parce que le charme d’une ville n’est pas du même ordre que celui d’un château. Ou peut-être parce que notre capacité d’émerveillement ne s’épuise pas.
Lindau et Ulm m’ont touchée, profondément. Toutes deux ont cette lumière et cette accueillante beauté des lieux où l’on pourrait vivre. Le mot de charme était juste. Ne croyez pas que le charme soit « discret », bourgeois et bien élevé, quelque chose de moins intense et plus poli que la beauté. Non, le charme est un sortilège, puissant mais intime, profond mais secret. Lindau et Ulm eurent pour moi, pour nous, ce charme-là.
J’avais de la ville-île au bord du Lac de Constance un très vague souvenir d’harmonie sereine. Lindau est bien ainsi, toujours ainsi. Préservée, comme par miracle. Préservée de quoi ? Je ne sais pas. De la foule, du brouhaha, des excès en bien ou en mal. Sans doute est-ce un phénomène d’île, car la partie « continentale » de la ville n’a rien de ce charme.

Un phare aux teintes claires, aux proportions modestes, est veillé par un grand lion de pierre : à Lindau, on sait que les phares sont menacés, à plus forte raison quand ils éclairent un Lac-Triple-Frontière. En allemand ce nom serait possible : Dreigrenzensee.
Des rues lumineuses et pavées, un excellent restaurant, des hôtels colorés. Une petite station balnéaire du Nord. Un endroit où se réchauffer, s’éclairer. Un lieu de sourire et de paix. Etrange impression pour une frontière. Je me demande quel a été le sort de Lindau pendant la Seconde Guerre Mondiale, comment se sont noircies ses couleurs, comment s’est voilée sa lumière.

jeudi 21 février 2008

BAVIÈRE (3) – MAGIE DE MUS(É)ES

Munich, Pension Isabella

Il faudrait parler aussi des musées, de cette très riche Alte Pinakothek que nous avons visitée et des musées en général.
Je ressors toujours frustrée des musées de peinture. On y voit trop de tableaux, on y rencontre trop de gens, on voudrait se souvenir de tous, on se jure qu’on va y arriver cette fois, on se rappellera la fragilité anorexique de cette adolescente en robe d’apparat, on se souviendra du regard dominateur de ce notable blond en habit noir, on n’oubliera pas les mains si vivantes, si présentes, de ce couple d’époux, on se souviendra… Mais déjà les noms s’effacent, on n’est plus sûr des visages auxquels ils correspondent. Pourtant ils étaient tellement là, les tableaux comme des mains tendues vers leurs âmes, on croyait les reconnaître, on voulait les connaître mieux — mais ils étaient trop nombreux, trop nombreux, vraiment, ils se dissolvent et se mélangent, Dürer et puis Ruben, Poussin et puis Filippo Lippi, Velazquez et le Greco, la formidable vérité photographique de Canaletto et les bouleversants pointillés de couleur de Guardi, et Judith et Marie-Madeleine, et tous les apôtres, et Lucrèce approchant le poignard de son sein, et ces satyres suintant d’animale perversité.
On se souviendra de ceci, pourtant. Brueghel peint toujours la même ville portuaire, une ville imaginaire entre la montagne et la mer, avec une forteresse étagée sur la colline, de hautes maisons de ville, des ponts à arcades de pierre qui s’avancent dans la mer vers des avant-postes fortifiés, et cette lumière bleue et verte qui ne ressemble à aucune lumière de ce monde. Il peint toujours le même port et c’est celui d’Ambre. Il n’était sur aucune carte postale, mais je n’oublierai pas

BAVIÈRE (2) – MUNICH-AUX-MERVEILLES


München, Pension Isabella

Munich est une Cité des Merveilles Architecturales.
On y trouve des merveilles Art Déco, des merveilles années 20, des merveilles néo-gothiques presque indiscernables du vrai gothique flamboyant, des merveilles Renaissance aux façades en trompe l’œil, des enseignes en fer forgé alambiquées, des appliques à tête de dragon, des gargouilles, des cimetières gothico-romantiques où le lierre se change en monstre-mandragore et déracine les stèles de pierre, des clochers vertigineux, des bâtisses presque italiennes à arcades, peintes d’un chaleureux ocre jaune, des vitraux hauts de dizaines de mètres, des fenêtres de verre dépoli et de fer forgé — des églises où que l’on porte le regard, dans la Vieille Ville.
Et on y trouve, sur la Marienplatz, la plus folle de ces merveilles, un édifice de géant qui borde tout le nord de la place et s’enfonce dans les rues adjacentes — la folie d’un géant délicat qui aurait ciselé chaque parcelle, chaque corniche, de cette façade — palais de sculpture, dentelle monumentale et infinie qui défie le regard et la description.
Nous sommes restés tétanisés sur la place, les yeux errants, ne sachant où s’arrêter et s’accrochant partout.
Nous avions tous deux la même impression de Jamais-Vu, d’écrasement ébloui, de Trop-Grand-Pour-Etre-Vrai. Les guides l’expédient en une ligne : façade néogothique du nouveau Rathaus, fin XiXe, début XXe. Pas une étoile.
Alors c’était peut-être bien une folie comme la tienne, Ludwig, qui nous coupait le souffle.

vendredi 27 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (13) : DES ROIS, DES GUERRIÈRES, DES GUIDES & DES DÎNERS

Hôtel Diderot, Chinon
Pas à Chinon. Chinon est pleine d’Histoires, déborde de noms propres, de rois, de dates — parfois de tombes.
J’ai parcouru cette ville autrefois, fillette, dans les pages des Catherine de Juliette Benzoni. Chinon est une des villes de Jeanne d’Arc et de cet étrange et surnaturel épisode de la Guerre de Cent Ans, qu’on ne s’explique toujours pas. Mes yeux se posent sur la tablette et sur les livres : Jeanne d’Arc a aussi joué les rois Arthur en rêvant d’une épée promise par les Saints, qui fut trouvée dans une niche de l’église annoncée. La Pucelle est si bardée de symboles qu’on ose à peine y croire.
Un autre rival d’Arthur, Henri II Plantagenêt, a aussi habité et fortifié Chinon, est même venu y mourir.
Ce n’est pas un bon chapitre : trop de visites, aujourd’hui, y compris Azay-le-Rideau dont je n’ai rien dit, malgré le charme de ce château surgi des eaux de l’Indre.
Des bribes, donc. Certaines journées de voyage, et certains récits de journées, sont ainsi : des kaléidoscopes, sans fil conducteur, sans dessein.
Une dernière : nous dressons petit à petit le palmarès de nos restaurants et de nos guides de visites. Ce soir, à Chinon, nous avons dîné merveilleusement à l’enseigne de l’Ardoise, recommandée à l’hôtel par le fort gay spécialiste des confitures maison (encore une gourmandise), qui a convaincu mon Aimé de se lancer à son tour dans leur confection. Ce matin, à Azay-le-Rideau, sous la pluie pour la première fois, nous avons été guidés par une débutante avec laquelle nous fûmes peu charitables. Nous n’avons pu nous empêcher de réagir quand elle a déclaré tranquillement qu’Henri III avait fait assassiner le duc de Guise à la Saint-Barthélémy…
Je me dédis : voici l’ultime bribe, que mon Amour me rappelle à juste titre. Les « culs de lampe moulurés » (ou lampes à cul mouluré ? Ce serait encore plus suggestif) qu’annonçait la description d’une salle de la forteresse de Chinon. Je ris. J’aime quand nous rions.

jeudi 26 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (10) : FIGURES DU TEMPS : ARBRES & PIERRES

Le Moulin Hodoux, près de Luynes
Nous sommes décidément hors-saison. (C’est une drôle d’expression, hors-saison. Hors de quelle saison ?) La chaleur et le soleil de l’été sont là, sans conteste, mais pas les touristes. Même dans les rues commerçantes du Vieux Tours, ce midi, il nous suffisait d’emprunter une transversale pour être seuls, pour entendre le silence. Le sommet a été atteint ce soir : nous avons dîné seuls, absolument seuls, dans le meilleur restaurant de Langeais, Errard, dont le Routard chante à juste titre les louanges. Nous nous en sentions vaguement coupables, de retenir ainsi une équipe de 6 personnes pour notre seul service.
J’ai oublié aussi de parler des Huorns. Il n’est pas si étonnant, à y bien réfléchir, d’en trouver dans la région. Les forêts du Val de Loire sont nombreuses et anciennes, « leurs racines sont profondes », avertiraient les bardes. D’abord ces arbres sont beaux, larges, chamarrés, lumineux, contournés, puissants. Ensuite ils sont vivants : les arbres du Parc Léonard de Vinci, à Amboise, s’adressent directement aux visiteurs pour commenter les inventions du Maître ou rapporter sa pensée. Ce sont bien des Huorns, ou peut-être plus. Nous en avons vu un bien éveillé, à Chaumont-sur-Loire : il étendait ses branches tortueuses, rampait sur l’herbe, avançait une griffe de bois, prêt à saisir les intrus ou à les catapulter au bas de la falaise.

Dans les ruines du prieuré de St Cosme, je me suis éloignée du luxe des châteaux royaux. Peut-être même avant, dans le Vieux Tours, face aux vestiges de la basilique St Martin aux innombrables destructions, des Normands aux Huguenots en passant par le Temps lui-même. La basilique n’est plus que deux tours, et surtout l’espace gigantesque qui les sépare, comblé par des rues, des bâtisses, et même une nouvelle basilique — un espace si vaste, si différent de l’espace présent, que l’imagination peine à le représenter.
A Sr Cosme au contraire, les ruines sont là, assez présentes et assez touchantes pour qu’on n’ait pas besoin d’imaginer le décor intact, qui peut-être nous plairait moins. A St Cosme je suis tout entière une voyageuse Romantique qui s’émeut de la poésie des ruines envahies de végétation, de voir fleurir les vieilles pierres, s’user sur la tombe le nom pourtant illustre de Ronsard, et les édifices, comme leurs constructeurs, céder face au temps. Au prieuré de St Cosme, on est en plein dans une Vanité du XVIe siècle. En pleine non-mélancolie humaniste. Les ruines d’édifices religieux ont toujours eu à mes yeux un charme particulier, plus gracieux et plus serein. A St Cosme donc, je commençai de retrouver l’esprit d’Héloïse.

mardi 24 avril 2007

CHÂTEAUX DE LA LOIRE (6) : L’ENFANT ET LE DRAGON

Chambre 35 du Domaine des Hauts de Loire .
Avant la Chambre Merveilleuse, il y eut Blois, son château, sa vieille ville et sa Maison de la Magie. Et bien sûr il faudrait en parler ici, de la visite guidée que nous avons rattrapée avec un quart d’heure de retard — des suggestions effarantes de certains touristes (« H c’est le monogramme d’Henri. Ah oui, mais d’après ce qu’on m’a dit, ça pourrait être H comme Homosexuel, non ? Mwahaha. ») — des multiples tableaux autour de l’assassinat du duc de Guise, avant, pendant, après et dans ses ricochets (assassinat du cardinal de Lorraine, procession de la Ligue, assassinat d’Henri III) et à parti pris divers, tantôt royaliste, tantôt guisard, mais toujours dramatisé.
« Tu me le liras, hein ? » demande mon Bien-Aimé, l’œil pétillant. Oh oui. Et de fait, j’ai très envie de le lui lire, de lui parler, d’oublier Blois. Il faudrait dire encore pourtant le spectacle de magie, mon côté enfant, mon côté cul-cul, les affiches de magiciens de la fin du XIXe siècle, que nous avons ensuite vainement cherchées dans la boutique, la Galerie des Illusions et ses multiples miroirs, et comment nous avons envisagé d’y retourner à la nuit tombée, les visiteurs partis.
Il faudrait au moins parler du Dragon. Le Dragon d’or qui à chaque heure sort ses six têtes des fenêtres du musée Robert-Houdin et mugit, peut-être en anglais, ou dans quelque langue plus ancienne, et se tord, et arrache les grilles des fenêtres — mais, comme c’est un dragon très poli, il remet tout en place en retournant se coucher. Et nous, comme des enfants, guettant l’heure et bondissant de nos chaises, place du château, pour aller l’admirer.
Car ce sont des châteaux de légende aussi bien que d’histoires, peuplés non seulement des rois de ce monde mais aussi de lutins ambitieux, de dragons fatigués et de savants visionnaires — de celui-là nous reparlerons demain.

dimanche 22 avril 2007

CHATEAUX DE LA LOIRE (3) : POURTANT LES DONJONS

Et pourtant la Loire coule, l’herbe verdoie, les demeures se couvrent de lierre ou de vigne vierge. Et pourtant l’harmonie demeure sous les murs de l’abbaye, les vieilles courbes de pierre, les reflets des vitraux, la douceur particulière de l’herbe qui pousse auprès des ruines et des églises. Et pourtant le parvis de Notre-Dame, ses lumières nocturnes, le tilleul unique qui s’y dresse, et pourtant le jardin médiéval devant la demeure de Dunois, Dunois le Bâtard, compagnon de la Pucelle. Héloïse serait émue de voir ce jardin et la façon dont se créent les liens, loin au-dessus des sens humains.
Mais le Chat a bâti le Pont, et on ne peut changer cela. Il est au moins un édifice qui le sait, à Beaugency. Le Donjon solitaire qui se dresse dans la vieille ville, sans musée ni château ni jardin, ses fenêtres ouvertes sur la nuit, sa verticale grimpant dans le vide. Grave à vous serrer le cœur, triste et seul et sombre, avec le poids du désert présent et des guerres passées, et le prix du Diable. Le rappel de ce prix, et qu’il n’ôte rien à la beauté. Au contraire. Les Chats, et les Diables, sont des esthètes : le Donjon aussi est beau, comme l’étaient les ténèbres de la Tour de Haute-Sorcellerie au cœur de l’écrin de Palanthas.
Le carillon sonne, et la comptine ressemble à un glas : Mes amis que reste-t-il / À ce Dauphin si gentil… ?
Mais les Amoureux s’embrassent aussi sous les Donjons.

CHATEAUX DE LA LOIRE (2) : LE CHAT SUR LE PONT

Le logis de ce soir était celui qui m’inquiétait le plus, appel lancé au hasard, sans recommandation, sans guide. Et en traversant les disgracieuses banlieues d’Orléans, je craignais le pire.
Pourtant le miracle de nos voyages commence : une ancienne ferme, corps de logis médiéval aux pierres apparentes, joliment retapé, un grand parc, deux chiens joueurs, énergiques et affectueux, un petit escalier de pierre qui monte à notre chambre sous les combles, tendue de jaune et de bleu, lit à haut chevet, poutres apparentes, vieille armoire et bois de cerf au-dessus de la porte-fenêtre. Enfin arrivés au terme du long trajet en voiture, assis l’un contre l’autre sur le banc de pierre et de mousse, dans le parc, nous nous enchantions de ce hasard, de la lumière et de la paix des lieux.
Le miracle ne nous a pas abandonnés en si bon chemin. Trouver un restaurant ouvert en ce dimanche soir ne semblait pas gagné d’avance. Sur les conseils de notre hôtesse, nous nous sommes dirigés vers la petite ville de Beaugency plutôt que vers Orléans. Là encore, hasard heureux. Les hasards n’ont pourtant pas toujours été heureux, ni même toujours hasardeux, à Beaugency.
C’est la ville de la chanson du Dauphin, d’ailleurs nous suivions les paroles de la chanson sur les panneaux indicateurs, Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry à gauche, Vendôme à droite. Et c’est ce carillon que sonne, trois fois le jour, la tour de l’Horloge de Beaugency. Car ce n’est pas un hasard, ni un bonheur : Beaugency est une ville prise et à prendre, conquise et perdue sans cesse, un des seuls ponts sur la Loire de cette région. C’est elle que nous avons longée, la Loire, c’est près du Pont que nous nous sommes garés, que nous avons dîné. Entre le pont et l’abbaye, très exactement. Et cela non plus n’est pas anodin : il a une sacrée audace, ce Pont, d’aboutir pile en face de l’abbaye. Car c’est le Diable qui l’a construit. Le Diable ou un Chat, mais tout le monde sait que c’est la même chose. Le chat qui le premier a franchi le pont à peine bâti, marquant son territoire. Ce ne serait pas un pont de paix.
Et le Chat n’est pas parti. Il continue de hanter la ville et les bords de Loire. En bâtissant la pizzeria face au pont, on a remarqué un chat qui rôdait dans les fondations. Il faut être prudent avec Ceux-là, et respectueux : on a représenté ledit Chat sur l’enseigne de la pizzeria. Avec des yeux lumineux, fixes, inquiétants. On sait bien de qui il s’agit.

(Chambre d’hôtes : M. et Mme Mouton / 18 rue de la Grolle / 45380 Chaingy / 02 38 80 65 68)