jeudi 20 avril 2006

SYRIE (14) - DIT DU COUCHER DE SOLEIL SUR PALMYRE

Avant le petit-déjeuner. Adieu au patio.
Sous cette lumière pâle du matin, les perspectives s'amoindrissent, la pierre s'éteint. On entend hululer une chouette. La paix demeure mais le lieu perd de son mystère, de sa richesse. Ils remettent en marche la fontaine. Une musique d'eau pour guérir la folie, apaiser les passions de l'âme, pour éloigner la Bête.
Le bois des portes et des volets est sombre. De petites lanternes sont accrochées aux murs.
Temps du départ. Le patio s'emplit de valises et d'ultimes photographies.

Le soir. Hôtel Heliopolis, Palmyre.
Et vraiment cette journée aura été placée sous le signe du dieu Hélios. Il était voilé mais lourd, et tapait dur, et pour la première fois nous avons eu chaud, chaud à en être nauséeux, à en avoir la tête pesante sonnante et trébuchante. Ch*** a été vraiment malade: un problème d'estomac plutôt que de soleil. Moi-même, en arrivant à l'hôtel, j'ai eu besoin de rester allongée sur le lit un moment, et d'une longue douche.
Et puis le coucher de soleil.
Dit du Coucher de Soleil sur Palmyre.
Il est mythique. C***, qui a connu les crépuscules d'Egypte, de Grèce et de Tanzanie, rêvait de voir celui-là. Il en parlait depuis des jours. Nous avons modifié le programme pour arriver à Palmyre à temps pour l'admirer. Nous avons prié* pour que le temps soit dégagé.
Nous étions à Palmyre à temps. Mais le ciel était bas et voilé, et Ch*** malade. Nous sommes allés voir sans eux le Dieu se coucher sur le désert — ma mère, Loutfi et moi. Et ce n'était pas la merveille annoncée, car les rougeoiements d'Hélios se noyaient dans le gris, se diluaient, s'estompaient, effacés de nuages. Le dieu était tout strié de grisaille, tout aspiré de brume. Mais la terre de Zénobie était belle malgré tout, les pierres dorées plus chatoyantes encore, déployées sous nos yeux entre la palmeraie et le désert, depuis la butte de la forteresse.
Palmyre est la ville du miracle, un mirage devenu réalité, surgi du désert pour se changer en vie, en vert, en eau, en palmes, en vergers, en palais. Mais je parlerai d'elle — Palmyre est forcément une femme, non seulement à cause des sonorités de son nom mais aussi de Zénobie, et de la comtesse Margot d'Andurain — je parlerai d'elle demain.

* prié : figure de style, C*** est plutôt anticlérical

mercredi 19 avril 2006

SYRIE (13) - ASYMÉTRIES

Nous étions ce matin à St Siméon, le site de la gigantesque église bâtie par les Byzantins autour de la célèbre colonne du Stylite, celle que les légendes exagèrent à plaisir, augmentant sa hauteur, prétendant que l'Ascète Saint y dormait et mangeait.
Il est tard: une chose sur St Siméon, une chose évidente et troublante en même temps, donc importante... l'abside n'en est pas tout à fait droite. Le chœur est légèrement décalé d'un côté. Asymétrie presque choquante à nos yeux de cartésiens obsessionnels, mais au fondement limpide: la forme des églises chrétiennes est calquée sur celle de la Croix, mais sur tous les crucifix Jésus penche la tête de côté — or ce qui importe est le Christ, non la Croix, n'est-ce pas?
Cela m'a semblé magnifique. Les nefs non décalées me décevront sans doute toutes un peu, désormais. Cette tête penchée de Jésus, très humaine, appesantie par la souffrance et l'amertume de l'abandon, ou très divine, portant le poids des fautes des hommes que son sacrifice rachetait; cette tête penchée des crucifiés, émaciée, couronnée d'épines et souvent sillonnée de sang, est certainement l'une des plus violentes images de la religion née de ce sacrifice.
J'aime l'idée qu'elle soit commémorée par cette ancienne et minérale asymétrie.
Il est vrai que l'église St Siméon est tout entière sous le signe de l'asymétrie et du changement. Son ornement privilégié est la feuille d'artichaut courbée par le vent — car Siméon lui-même, affirme Loutfi, était un homme changeant, et que les architectes ont voulu que sa personnalité imprègne et infléchisse le lieu qui lui serait consacré. Mais Loutfi est Druse — peut-être sa propre philosophie, chérissant cette notion de changement et de vent, infléchit-elle aussi sa vision.
Je te l'écris, par souci d'objectivité, ou même par simple réflexe de pensée critique et relativiste — je ne l'ai pas dit. Je ne l'ai pas dit, parce qu'il en aurait été offensé, et parce que l'image était belle. Je suis empathe et poète bien avant d'être scientifique et philosophe. Je me suis éloignée de la science il y a des années, même si certains de mes chemins m'y ramènent et même si certains de ses champs me sont chers — et je n'ai jamais été une philosophe.

Après le repas. Même patio.
La fontaine coule, l'eau qui apaise les fous, tu te souviens? Et justement nous avons visité aujourd'hui le Bimaristan Argun, l'hôpital psychatrique médiéval d'Alep.
Il y a tout un roman à écrire là-dessus, et sur la civilisation capable de bâtir un tel édifice et d'en faire autre chose qu'un monastère ou un palais.
Les fous d'Alep, au XIVe siècle, n'étaient pas considérés comme incurables, à en juger par cette bâtisse conçue comme un cheminement. Première halte, fous dangereux ou hystériques, dans des cellules (au sens monastique plutôt que carcéral) grillagées, autour d'un très petit patio rond surmonté d'un dôme qui laisse entrer un mince jour. Et au fur et à mesure de la guérison, du cheminement, le malade se déplace de patio en patio, les cellules s'ouvrent et perdent leurs grilles, les cours centrales se font plus vastes et plus ovales, surtout la lumière croît avec la taille des ouvertures dans les dômes, et croît aussi la taille des bassin, le jet des fontaines. A l'avant-dernier stade est prévue une petite estrade: les fous se soignent aussi en se mettant en scène, en jouant leur folie, en la chantant et la dansant — ou en écoutant et admirant des musiciens.
Et puis? La grande cour des visiteurs est aussi le dernier stade du pélerinage de la guérison — immense et pourvue d'une vaste scène où ce soir encore viennent tourner les derviches. Après? Une porte mène dehors.
La folie comme une parenthèse dans le monde du dehors, une escale cyclique, au rythme cohérent et rassurant de lumière, d'eau et de jeux. Si le bimaristan était vraiment ainsi, alors il faisait bon être fou à Alep en ce siècle, pour une semaine ou deux.

SYRIE (12) - ALEP - VERTE COMME LA MER

Alep. Sissi House, restaurant.
Evidemment la célèbre impératrice n'a jamais mis les pieds ici, meilleur restaurant d'Alep ou pas. Il s'agit simplement du nom du premier propriétaire, un peu déformé pour plaire aux Occidentaux.

Le soir. Même patio.
Les jeunes filles Kurdes semblent nourrir une passion pour les femmes d'Occident. Ou étaient-ce mes cheveux lavés ce matin? Ou la jupe que je portais et à laquelle je pense toujours comme à la jupe de Flora parce qu'elle est large et verte comme la mer et qu'il s'agit du premier vrai souvenir que Corwin a d'elle?
Quoi qu'il en soit, elles se pressaient, demandaient à être prises en photo avec moi (ou avec mes cheveux, ou avec ma jupe), me poursuivaient presque, proclamaient "I love you!" — et je n'ai jamais nié être sensible à la flatterie. Celle-ci surtout me touchait plus que celle des hommes, codée, attendue. Ces jeunes filles ne portaient pas le foulard, et j'imagine qu'elles rêvent tant d'Occident que toute jeune femme blanche aux longs cheveux clairs doit leur paraître une actrice de cinéma.
Cohérence extrême du récit: le gardien (qui n'est pas mon camarade Muhannad) vient de m'apporter un verre de je ne sais quoi, offert par un élégant monsieur arabe, le seul autre à être assis dans ce patio. Dans les pays arabes (je l'avais déjà constaté en Egypte), on remonte dans le temps. Les rites ici sont différents. Les us, et surtout ceux de la séduction, semblent remonter aux années 50. Est-ce seulement le décalage dû à l'onde de la (post-)modernité? Car les fuseaux durent bien plus d'une heure à cette aune-là, et même s'ils se raccourcissent: pendant longtemps une découverte mettait plus d'un demi-siècle à passer d'Angleterre en Russie. Ou est-ce que pour eux les Occidentales répondent vraiment au modèle des héroïnes de ces films hollywoodiens, et y copient-ils leur attitude?
Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus s'il y a de l'alcool dans ce verre, et je marche sur la ligne mince et coutumière qui consiste à ne pas l'offenser et ne pas l'encourager. J'ai donc goûté. Ce n'est pas mauvais (donc il n'y a pas d'alcool), et... malgré tout cela me distrait de mon récit.

Parler du vert, le vert de ma jupe, le vert des hommes mortels sur les icônes byzantines, et me souvenir de la raison pour laquelle les minarets des mosquées sont éclairés des lumières vertes dont je t'ai déjà parlé, et qui les font ressembler, la nuit, aux tours de quelque NéoTokyo de manga. Simplement le vert est la couleur de l'Islam. Certains dômes de mosquées sont peints de cette couleur, et sans doute est-ce aussi pour cette raison que les deux étoiles du drapeau syrien (qui symbolisent l'alliance avec l'Egypte) sont vertes aussi.

Au musée d'Alep, j'ai plusieurs fois pensé à toi. A cause des lions d'abord, si nombreux, parce qu'aimés de la déesse Ishtar comme de certains musulmans — si spectaculaires, de bronze verdi par le temps humide, ou de sombre basalte — gardiens, protecteurs contre les ténèbres et le mal. J'ai, forcément, pensé à Aslan. Aslan-Dieu, ont dit tous les exégètes de l'œuvre de Lewis. Et c'est alors seulement que j'ai réalisé à quel point le nom de ce dieu très chrétien ressemblait à celui d'Allah.
Puis, plus important, il y avait ce couple de statuettes, un homme et une femme, avec devant eux le bassin symbolisant leur union. La bassine est divisée en deux compartiments — celui de l'homme est le Plein, celui de la femme le Vide — mais leur mariage est symbolisé par un orifice dans la cloison qui les sépare, et ainsi le Plein s'écoule dans le Vide jusqu'à ce que tous deux trouvent l'équilibre.
Je ne commente pas. Tu sais cela comme moi.

SYRIE (11) - LE CHÂTEAU DE SALADIN

Même patio. Avant le petit-déjeuner.
Merry et Pippin, ce sont ma mère et Ch***. Elles ne cessent, depuis notre arrivée en Syrie, de goûter, manger, parler de manger, re-goûter... C'est adorablement hilarant. C***, bien sûr, se moque beaucoup, et il est difficicile de ne pas l'imiter. Hier, au château de Saladin, Loutfi avait emporté de quoi "prendre l'apéritif" sur le site: une bouteille d'arak, un pamplemousse énorme, des bananes libanaises, petites et sucrées.
A un moment, alors que, ne mangeant pas, je m'étais éloignée, marchant sur un mur, sautant sur la vaste terrasse qui dominait la vallée abrupte, je me suis retournée et je les ai vues, accroupies, vêtues de couleurs vives, se passant les aliments —Tu veux un peu de pamplemousse? —Avec du sel? Loutfi a dit qu'il le mangeait avec du sel. —Tu as fini ton arak? Tu veux ajouter de l'eau? —Il reste beaucoup de bananes. Et elles étaient, vraiment, Merry et Pippin.

C'est en fait une toile tendue sur des arceaux qui constitue le toit du patio. Je le vois, maintenant qu'il fait jour. Je vois même les oiseaux passer au-dessus, par transparence, ombres portées sur la toile blanche.
Je ne t'ai pas raconté comment, il y a deux jours, alors que je rêvais à Vykos et Loïse, j'ai vu deux oiseaux voler ensemble au-dessus de la route, un noir et un blanc, et leurs trajectoires s'entrecroisaient, s'accompagnaient, harmonieuses. Ils étaient très près l'un de l'autre et paraissaient, vraiment, voler ensemble. C'était beau à regarder, comme un miracle, et en avait sans doute la fragilité.

Et je n'ai toujours pas parlé du château, de ses cinq hectares (3 pour le Krak) qui en font la plus vaste forteresse croisée en Orient, de son site surtout.
C'est ce qu'il est convenu d'appeler un nid d'aigle et la métaphore dit juste, farouche, élevée, menaçante quand il le faut. Les parois en sont si raides que la route, malgré les lacets en épingles à cheveux, grimpe en pente raide -- et que les arbres semblent prendre racine dans la chevelure de celui qui les précède. Car ce monticule abrupt est couvert d'une épaisse forêt de pins et de chênes, une végétation très dense, très semblable à celle d'Europe. Le château de Saladin pourrait presque être celui du Haut-Koenigsbourg.
C'est la forteresse vue d'en bas, ou de l'autre côté de l'étroite vallée qui l'entoure. Mais d'en haut, de l'intérieur, il y a plus spectaculaire encore que la montagne. Car les hommes de Robert de Saône ont taillé et creusé dans le roc lui-même, sur une vingtaine de mètres, pour sculpter la base de leur forteresse. Toute la partie basse et extérieure des murs est constituée de pierre taillée à même la montagne, dessinant exactement le contour des fortifications, l'arrondi des tours. A l'entrée, ils ont laissé un pylône de roc, étroite obélisque de 25 mètres qui partage la route en deux et permettait de soutenir, loin au-dessus, un pont-levis. Il permet surtout, à présent que le bois du pont est poussière, d'apprécier leur extraordinaire travail, son épaisseur, comme les années comptées dans la section d'un tronc. Comment ont-ils creusé dans la roche à une telle profondeur, sans dynamite?

Après le petit-déjeuner, même patio, je profite de chaque instant.
Je me souviens d'Olivier, le fils du croisé gallois Cadfael et de la Syrienne Mariam — je me souviens de la beauté d'Olivier et je songe que peut-être il ressemblait aux garçons d'Al-Bara.

mardi 18 avril 2006

SYRIE (10) - QUAND EST-CE QU'UNE VILLE MEURT ?

Le patio s'est vidé. Ma mère et Ch*** sont allées se coucher, le gardien lui-même se prépare à partir et vient d'arrêter la fontaine. Il vérifie qu'aucun objet n'y a été jeté.
Et je n'ai toujours rien dit de la journée.
Quand est-ce qu'une ville meurt, m'ami? Qu'est-ce qu'une ville morte? Tu vois comme nous rejoignons les préoccupations de mon histoire de Polis aux Neuf Vies. C'est que, vois-tu, on trouve en Syrie 768 de ces villes mortes. Nous en avons traversé deux aujourd'hui — ou plutôt: arpenté deux, aperçu maintes autres.
Mais ce matin, nous nous sommes rendus sur les ruines de la cité d'Urgarit, et celle-ci n'est pas qualifiée de ville morte. Pourtant il s'agit d'un établissement cananéen datant des 8e au 2e millénaires avant Jésus Christ, redécouvert au début du XXe siècle et (très partiellement) déblayé et exploré par les archéologues. Et elle n'est pas morte, cette ville qui fut côtière et capitale, qui abritait un temple…

Pause. Le gardien est venu me raconter sa vie, en anglais. Il s'appelle Muhannad, a 21 ans mais en paraît plus de 30, fait des études d'économie à la fac d'Alep, et se pose diverses questions linguistiques et pratiques sur la façon d'aller étudier en Europe.

…Or donc, Urgarit et son temple de Baal, car c'est bien à ce nom de Baal que j'ai été interrompue tout à l'heure. Je n'en tirerai pas de conclusion hâtive. D'ailleurs, un temple de Dagan, la déesse-lune, y jouxte celui du Dieu au Redoutable Nom. Et puis Baal à Urgarit, comme le sang de Damas et ses 70 000 noyés, est enseveli sous une épaisse et rassurante couche: en l'occurrence, de l'herbe folle, des coquelicots, liserons, et autres pissenlits. Comment craindre un Baal entouré de pissenlits?
C'est aussi à Urgarit que fut découvert l'un des plus anciens alphabets du monde, dont nous avions vu les tablettes au musée de Damas.
Ce n'est donc pas ainsi que meurent les villes. Urgarit est un site archéologique. Al-Bara et Sergilla, elles, sont des villes mortes, deux des 768.
Elles sont, pourtant, beaucoup plus jeunes qu'Urgarit. Ce furent des cités byzantines des IVe au VIe siècles, après Jésus-Christ, cette fois. Elles sont complètement perdues, éparpillées entre Lattaquié et Alep, à l'écart des grands axes routiers. Aucune équipe d'archéologues ne semble s'y intéresser. Est-ce pour cela? Etes-vous mort quand même les spécialistes du très-passé se désintéressent de vous? Pourtant elles sont pleines de vie, ces villes en ruine dont les reliefs émergent cocassement de la végétation. Les troupeaux de moutons y paissent, les olives y gonflent, les fourmis les quadrillent, des terriers y abritent je ne sais quels mammifères, et les jeunes gens des villages voisins viennent y réviser leurs leçons — pour s'éloigner de leurs foyers bruyants ou pour se rapprocher des touristes occidentales, je ne saurais le dire.
Les gens d'Al-Bara (le village moderne et non la ville morte: ils portent le même nom) sont particulièrement beaux. Il paraît que du sang français coule dans leurs veines, alors peut-être sont-ils seulement plus proches des canons esthétiques qui nous sont familiers. Quoi qu'il en soit, les femmes d'Al-Bara, avec leurs visages pleins et leur peau claire, sont réputées pour leur beauté et le méritent. Les jeunes hommes aussi sont beaux, avec une peau plus mate, des traits fins, de ces physiques qu'il est absurdement convenu de qualifier de racés.
Al-Bara et Sergylla sont donc mortes. Les pressoirs d'olives et les églises byzantines, les étranges tombeaux carrés surmontés de pyramides effilées, les thermes, les édifices émergeant des taillis comme une cité perdue d'Amazonie -- tout cela est mort. Parce que leur existence fut trop brève (deux siècles, un papillon à l'échelle des villes) ou leurs seigneurs trop obscurs pour laisser trace dans la mémoire collective? Pourquoi si vastes, pourquoi si nombreuses et si rapprochées, pourquoi si vite bâties et jamais reconstruites?
Il est près de minuit, je n'ai pas encore parlé du château de Saladin ni de Merry et Pippin. Je promets de le faire demain.

SYRIE (9) : NUIT À ALEP

Salah Aldeen Restaurant, en face du château de Saladin, ou de Robert de Saône.
Il y a, ici, deux sortes de noms. Il y a les noms-légions, en dix langues, reflétant les dix propriétaires d'un même lieu. Ces noms-là ne sont que musique, étymologie, ils ne portent pas vraiment d'identité. C'est le cas de ce château. Et puis il y a les lieux qui se réduisent à un nom, les lieux où le nom est l'ultime réceptacle de la mémoire et de l'histoire. C'est le cas de Kadesh, où nous ne sommes pas allés, où personne ne va, parce qu'il n'y reste aucune trace de la mythique bataille entre Ramsès et les Hittites. Rien, sauf le nom. Et combien soudain je comprends Tigane et sa malédiction.

Le soir. Patio de l'hôtel Martini, Alep.
Je n'ai pu écrire avant. Je regrette, bien sûr. Nous avons vu beaucoup de choses, traversé trop de siècles, et maintenant, dans la beauté andalouse de cet hôtel que son nom dessert, avec le bruit de la fontaine — c'est ainsi qu'on guérissait les fous, à Alep, avec de la musique et le bruit de l'eau — je peine à retrouver les impressions de la journée.
Il serait si facile de me perdre dans cette splendeur-là, de passer de Tigane en Al-Rassan et de chanter la beauté des fontaines et des patios, de la lumière d'or sur les pierres, de la marqueterie des fauteuils de repos, des hautes fenêtres aux dentelles de pierre, des joueurs de luth du restaurant, tout à l'heure. Nous sommes vraiment dans l'Andalousie d'avant la Reconquista, et il est si facile d'oublier tout le reste. Nos chambres et le patio qu'elles entourent sont au fond d'une petite rue médiévale, elle aussi de pierre claire, et la fontaine coule sur le marbre, et les murs montent très haut, très haut, pour seulement deux étages, et un grand paravent de marqueterie, de petites tables rondes, un canapé, aussi à haut dossier de marqueterie incrusté de nacre, comme des trônes précieux — en Al-Rassan, l'hôte est un prince. Et la musique de la fontaine. Dans cet écrin, comment se souvenir de la poussière?

Il fait nuit, aussi. Cela ajoute sans doute à l'atmosphère d'Andalousie arabe, subtile, sereine, précieuse. Nous sommes arrivés de nuit à Alep, la deuxième ville de Syrie, et aussitôt, laissant à mes compagnons le soin des bagages et des chambres, je me suis lancée avec Loutfi dans une équipée au pas de course, en quête de l'un de mes Graals, des dictionnaires d'akkadien et d'araméen ancien. Et autant te l'annoncer tout de suite, je ne les ai pas trouvés. On m'a déclaré en écarquillant les yeux que de tels ouvrages n'étaient disponibles que "sur commande" et "très chers". Mais marcher dans les rues d'Alep à la nuit tombée, seule avec mon guide, à la recherche de librairies qu'aucun de nous ne savait situer précisément, était une expérience intéressante. Je me sentais enfin plongée en terre étrangère. Enfin immergée en terre arabe. L'absence des miens, la rareté des Occidentaux dans ces rues, y faisait — mais aussi la nuit. Les boutiques ferment tard ici, entre 9 et 11h du soir, et les rues du centre d'Alep à 9h fourmillaient de vie, d'habitants de tous sexes, de tous âges et de toutes confessions (nous sommes passés devant la "Cathédrale Latine" d'Alep qu'une vieille chrétienne a été ravie de nous indiquer). J'avais l'impression qu'on me regardait moins, alors que j'étais pourtant la seule Occidentale. Comme si, de nuit, seule, loin des sites célèbres, sale, habillée à la diable — je cessais d'être une touriste. Douce illusion, je sais bien. Mais l'impression était là. Et c'est moi, non Loutfi, qui ai finalement repéré les librairies.

lundi 17 avril 2006

SYRIE (8) : LE VRAI, LE FAUX, ET RIEN ENTRE LES DEUX

Le reste est dérisoire. Que puis-je placer près du krak et du pouvoir de la lumière sans que cela soit... écrasé?
J'écrirai plus tard, peut-être.

Sur les icônes orthodoxes de l'église St Serge et St Bacchus, lourdement ornées, le vert et le rouge des vêtements jouent un rôle particulier. Le vert est symbole de l'humain et le rouge du divin. Il est décidément difficile d'éviter certaines pensées, de ne pas établir certaines correspondances — le divin est-il donc sanglant? Le vert et le rouge ne sont-ils pas les couleurs des sacrifices de Caïn et d'Abel, et la réponse de Dieu aux premiers frères ne confirme-t-elle pas cette opposition?
Sur la robe de Marie, le rouge recouvre donc le vert: de l'humain est issu le divin. Sur les draperies de Jésus, c'est le contraire: en lui le Divin s'est fait Homme.

Se souvenir du défilé sinueux qui mène à la grotte de Sainte Tècle (Takla) près de Maalula. Il est sinueux, a expliqué C** le Géologue, parce qu'il a été creusé par l'eau, et non par une faille sismique comme la plupart des canyons. N'empêche que ces méandres ajoutaient au trajet un charme et un sens, un aspect philosophique et mystique de cheminement, de révélation retardée, plutôt que les traditionnelles connotations tactiques des défilés rectilignes (lieux d'embuscade, nous savons bien).
Se souvenir de l'abricotier dans la grotte de la saint, qui étendait vers la lumière ses branches contournées comme un plafond sculpté. Dieu avait donc pourvu au boire et au manger de sa servante: on parle toujours des sources, et on oublie les abricotiers.

Notre guide est Druze, t'ai-je dit. Il nous a expliqué que ce courant chiite interdisait la polygamie, se désintéressait de la Mecque, avait ses mosquées particulières (où ils ne se rendent que le jeudi soir) et croyait à la métempsycose, car il est juste que Dieu donne à chacun des chances d'expérimenter toutes sortes de vies. Il en faut 70, estiment-ils, avant que Dieu n'ait répondu à toutes nos questions et que nous ne puissions plus crier à l'injustice.
Autre découverte théologique: les Musulmans ont intégré Hermès, dieu-prophète. N'est-ce pas amusant? N'est-il pas partout, le dieu protéiforme, Trismégiste, des Mages et des alchimistes?
Loutfi a des idées arrêtées en politique, même s'il se proclame plutôt hostile au régime en place (je ne l'aurais jamais deviné, mais il faut croire que leur président est vraiment comme la reine d'Angleterre, et que même ses opposants sont fiers de le montrer aux étrangers.) Il a, donc, des idées arrêtées sur la liberté à (ne pas) accorder aux peuples, les risques de revendication partisane, et l'absolue scientificité du monde. Il a, peu ou prou, un esprit des Lumières, avec le Vrai, le Faux, et rien entre les deux. Il s'oppose à la politisation de tout phénomène. J'ai pensé à un moment au cher G***, avec amusement, me demandant comment il aurait réagi à ces propos.

J'ai à nouveau mal à la dent. Ce n'était pas le cas, dans la journée. Je déteste, comme tout le monde, ne pas savoir exactement pourquoi je souffre.