C'est un mythe.
Le krak est de ces forteresses qui fascinent les enfants, préviennent les guides, or je suis, j'espère que je serai toujours, une enfant.
Je me souviens qu'Indiana Jones l'avait visité petit garçon, en compagnie de celui qui n'était pas encore Lawrence d'Arabie.
Indy, Lawrence, Richard (qui n'y est jamais allé bien qu'une tour y porte son nom), Saladin (qui a échoué à le prendre): le Krak est un monument de ma mythologie personnelle. Et, lieu commun, il est dangereux de se confronter à un mythe inscrit dans la réalité. La désillusion nous guette, un sombre avatar du Désespoir, aux miasmes de Banalité, qui s'efforce inlassablement de nous rappeler que notre esprit vieillit comme notre corps, et que nous ne sommes plus des enfants. Elle n'aime rien tant que cela, la Désillusion, et son rire fait voler en éclats nos icônes, sachant que plus jamais nos rêves ne pourront s'y abriter.
Mais pas cette fois.
Au krak, elle était impuissante. La magie de cette forteresse (el Husn, la forteresse, le nom arabe de l'étrange krak, ou crac, ou krac, kurdo-latino-araméen) — la magie de cette forteresse est ancienne et massive. J'avais choisi ce nom, étrange et suggestif, pour la citadelle de ma Polis aux Neuf Vies. J'avais vu juste: la présence massive du krak suffit à le justifier, à suggérer qu'il existe sur plus d'un plan, plus d'un niveau de réalité. Il est trop... là. Les mots s'obstinent à mon esprit comme ils s'entêtaient tout à l'heure, quand je contemplais le krak de l'extérieur pour la première fois, et m'efforçais de le qualifier. Ce sont ces mots, aucune variante possible: le krak est une présence et il est massif.
Ce n'est pas une bête accroupie sur sa butte, prête à bondir, comme d'autres forteresses médiévales. Il est trop minéral pour ça, trop cohérent, trop... massif, oui. D'un seul tenant, comme si les murailles et les tours étaient surgies du même bloc -- avec la grâce incongrue d'un aqueduc qui en dépasserait.
Sais-tu... en marchant dans le krak j'enrageais soudain. Il était devenu insupportable de n'être ni architecte ni arabophone. Ces deux connaissances étaient brusquement les plus précieuses du monde, les seules qui comptaient ici -- et voilà que je ne les possédais pas. Et j'enrageais vraiment de ce manque, des portes qu'il me laissait fermées. Et j'aurais voulu des siècles, oui, pour pouvoir apprendre tout cela. Dans le krak, l'idée de n'être pas vieille d'au moins cinq siècles était presque insoutenable.
Une enfant, disais-je au départ. Et puis: vieille d'au moins cinq siècles.
Je ne suis pas sûre que ce soit un paradoxe. C'est l'entre-ces-deux-âges qui m'agace et m'encombre. Dans le krak, j'aurais peut-être accepté de payer le prix d'Héloïse pour le savoir d'Héloïse. Peut-être.
Mais le soleil alors, renoncerais-tu à sa caresse cuisante sur ta peau? Certains le regrettent tant, dirait Vykos, qu'ils en viennent à rechercher la brûlure du feu sur leur chair, à y éprouver une sorte de plaisir douloureux, à se bander les yeux pour se garder de la peur, et effleurer une flamme ardente, juste pour sentir cela, une seconde, avant la morsure et les cendres. Et il sourirait, et il serait très prêt à m'offrir cette satisfaction, si je le souhaitais. Mais je n'ai pas besoin de flamme, dirais-je, ni de soleil, puisque tes mains sur ma peau sont tout cela, caresse cuisante et brûlure délicieuse et morsure ardente, sans les cendres. Et j'entendrais son rire.
Bien sûr je ne désirais pas vraiment cela. Mais je crois — je crois qu'il y a des identités particulières qui accompagnent des lieux particuliers, je crois que nous changeons selon le décor, je crois que les espaces font ressortir l'une ou l'autre de nos facettes — banalités.
Au krak, donc, il fallait absolument être architecte, arabophone et médiéviste. Et je ne l'étais pas.
Je fus heureuse de constater l'étrange régulation des flots de visiteurs, surtout d'enfants syriens en sortie scolaire, nous sommes un jour de fête nationale, anniversaire de la libération du pays. Dehors, ils étaient partout, courant et saluant et criant et piaillant et se pressant. Mais chaque fois que nous entrions dans une salle (et certaines sont longues de dizaines de mètres), nous étions seuls.
Je te l'ai dit, la magie du krak est ancienne et profonde. Solennelle. Et la solennité de ces vastes absides, des arcs brisés en ogives, des blocs de calcaire si précisément enchâssés dans les voûtes — cette solennité est tissée de silence, de calme, de fraîcheur, d'ombre.
D'ombre, oui. Je suis sûre d'avoir lu quelque part que c'est la lumière qui structure l'espace, en architecture, mais cette évidence m'a sauté au visage, alors que nous marchions des cuisines à une grande salle voûtée. Nous étions plongés dans l'ombre, et à une vingtaine de mètres en avant de nous resurgissait la salle, renaissait la pierre, se dessinaient les ogives, inondées de la lumière du soleil. Sans la lumière, l'espace n'existait pas. C'est la lumière qui arrachait les pierres au néant. Je comprends que presque toutes les religions y aient vu une présence divine. Je me demande, aussi, si un lieu privé de dimensions, un lieu où l'espace s'abolirait, ne devra pas être forcément un lieu de noir absolu, un lieu privé de toute lumière. Je pense à l'Interstice des dragons de Pern, je pense aux trous noirs. Tu sauras me dire, sans doute.
Mes carnets de voyage : Sahara (avril 2005), Syrie (avril 2006), Châteaux de la Loire (avril 2007), Bavière (février 2008), Istanbul (avril 2009)...
lundi 17 avril 2006
SYRIE (6) : LATTAQUIÉ - L'OPTIMISME DE L'ARCHITECTE
Le soir, Riviera Hotel, Latakia.
(Latakia, Lattaquié, est la troisième ville du pays. Elle semble comparable à Marseille par la taille et la population).
Au Sahara, le soleil, nous contraignant à de longues siestes en milieu de journée, me permettait d'écrire à ce moment. Ici cela m'est impossible. A peine ai-je pu griffonner une page tout à l'heure — et le soir venu, il y a trop. Le soir venu, je sais que j'oublie, phrases et souvenirs se pressent emmêlés dans ma conscience, avides d'être gravés.
A certains moments de la journée, je me sentais comme une éponge, comme une gigantesque machine à absorber des sensations et informations, comme si mes yeux et mes oreilles ne suffisaient pas et que tout mon corps se faisait poreux pour mieux les emmagasiner. Alba parle peu, a remarqué Loutfi. Forcément: je regarde trop, je suis trop à l'écoute pour parler.
Et maintenant je ne sais par quel bout prendre ma mémoire.
J'ai même conscience de tricher, trier, recomposer.
Il est curieux, vraiment, de voir ce mélange des religions et leur coexistence apparemment pacifique. C'est grâce au régime, dit Loutfi, pourvu que ça dure. Ce fut toujours l'aspect "positif" des dictatures, de Tito à Saddam: elles imposent aux communautés de vivre ensemble, en les agrégeant à un ensemble plus vaste. Bon gré mal gré, cela semble fonctionner. Il y a des villages chrétiens et des villages musulmans, il y a des Musulmans qui visitent en touristes des églises chrétiennes, et des femmes voilées de noir qui prient dans des chapelles orthodoxes. Il y a des Musulmans qui boivent bière et vin, et la Syrie en produit. Les frontières semblent se dissoudre. J'ai toujours aimé cela. Bien sûr, chacun sait que cette situation ne survit jamais aux dictatures. Au prochain changement de régime, ou si un Président américain décide d'attaquer la Syrie, on s'y étripera à nouveau. Le sang n'est pas loin. On a aussi une longue tradition de construction des mosquées sur des ruines d'églises, ou au coeur d'un carré formé par quatre d'entre elles, histoire de prouver que même quatre églises chrétiennes ne peuvent empêcher la lumière d'Allah de passer. Une partie de moi estime qu'aussi longtemps que les rivalités religieuses s'expriment par la construction, rien n'est perdu. Mais c'est sans doute faux, c'est sans doute l'optimiste architecte qui parle en moi.
L'architecte.
Et je peux, à présent, m'autoriser à parler du Krak des Chevaliers.
(Latakia, Lattaquié, est la troisième ville du pays. Elle semble comparable à Marseille par la taille et la population).
Au Sahara, le soleil, nous contraignant à de longues siestes en milieu de journée, me permettait d'écrire à ce moment. Ici cela m'est impossible. A peine ai-je pu griffonner une page tout à l'heure — et le soir venu, il y a trop. Le soir venu, je sais que j'oublie, phrases et souvenirs se pressent emmêlés dans ma conscience, avides d'être gravés.
A certains moments de la journée, je me sentais comme une éponge, comme une gigantesque machine à absorber des sensations et informations, comme si mes yeux et mes oreilles ne suffisaient pas et que tout mon corps se faisait poreux pour mieux les emmagasiner. Alba parle peu, a remarqué Loutfi. Forcément: je regarde trop, je suis trop à l'écoute pour parler.
Et maintenant je ne sais par quel bout prendre ma mémoire.
J'ai même conscience de tricher, trier, recomposer.
Il est curieux, vraiment, de voir ce mélange des religions et leur coexistence apparemment pacifique. C'est grâce au régime, dit Loutfi, pourvu que ça dure. Ce fut toujours l'aspect "positif" des dictatures, de Tito à Saddam: elles imposent aux communautés de vivre ensemble, en les agrégeant à un ensemble plus vaste. Bon gré mal gré, cela semble fonctionner. Il y a des villages chrétiens et des villages musulmans, il y a des Musulmans qui visitent en touristes des églises chrétiennes, et des femmes voilées de noir qui prient dans des chapelles orthodoxes. Il y a des Musulmans qui boivent bière et vin, et la Syrie en produit. Les frontières semblent se dissoudre. J'ai toujours aimé cela. Bien sûr, chacun sait que cette situation ne survit jamais aux dictatures. Au prochain changement de régime, ou si un Président américain décide d'attaquer la Syrie, on s'y étripera à nouveau. Le sang n'est pas loin. On a aussi une longue tradition de construction des mosquées sur des ruines d'églises, ou au coeur d'un carré formé par quatre d'entre elles, histoire de prouver que même quatre églises chrétiennes ne peuvent empêcher la lumière d'Allah de passer. Une partie de moi estime qu'aussi longtemps que les rivalités religieuses s'expriment par la construction, rien n'est perdu. Mais c'est sans doute faux, c'est sans doute l'optimiste architecte qui parle en moi.
L'architecte.
Et je peux, à présent, m'autoriser à parler du Krak des Chevaliers.
SYRIE (5) : LA VILLE DE LA LANGUE QUI VIT & LA ROUTE DES PINS PENCHÉS
Eglise St Serge et St Bacchus, Maalula.
Maalula est le village où l'araméen survit, parlé, transformé, influencé par l'arabe. Langue réellement vivante, litanie de prières surtout, très loin des textes que nous chérissons, presque familière, non plus minérale et fossile mais organique et liquide. Vivante, oui.
Il est difficile de s'abstraire de la pensée d'Héloïse, de ne pas se demander comment elle aurait réagi en entendant parler, forcément déformée, la langue des érudits qu'elle avait apprise par écrit. Je pense qu'elle aurait été fascinée — après tout, le phénomène s'était déjà produit pour elle avec l'arabe.
Et durant le long trajet en voiture, vers Maalula, puis vers le Krak, mes rêveries se portaient toutes sur la Geste d'Héloïse et Vykos, d'un siècle à l'autre, de Derinkuyu à Washington.
Nous avons roulé le long de la Route des Pins Penchés. J'invente le nom mais pas le fait: les fameux pins d'Alep y poussent en biais, parfois à 45°. Le vent qui s'engouffre dans la Trouée d'Homs, à travers l'Anti-Liban, les empêche de pousser à la verticale. C'est un spectacle étonnant de rouler sur l'autoroute entre ces arbres courbés par un vent perpétuel, ou une vitesse perpétuelle, qui s'enlacent, s'appuient l'un à l'autre, nous font douter de notre verticale.
Maalula est le village où l'araméen survit, parlé, transformé, influencé par l'arabe. Langue réellement vivante, litanie de prières surtout, très loin des textes que nous chérissons, presque familière, non plus minérale et fossile mais organique et liquide. Vivante, oui.
Il est difficile de s'abstraire de la pensée d'Héloïse, de ne pas se demander comment elle aurait réagi en entendant parler, forcément déformée, la langue des érudits qu'elle avait apprise par écrit. Je pense qu'elle aurait été fascinée — après tout, le phénomène s'était déjà produit pour elle avec l'arabe.
Et durant le long trajet en voiture, vers Maalula, puis vers le Krak, mes rêveries se portaient toutes sur la Geste d'Héloïse et Vykos, d'un siècle à l'autre, de Derinkuyu à Washington.
Nous avons roulé le long de la Route des Pins Penchés. J'invente le nom mais pas le fait: les fameux pins d'Alep y poussent en biais, parfois à 45°. Le vent qui s'engouffre dans la Trouée d'Homs, à travers l'Anti-Liban, les empêche de pousser à la verticale. C'est un spectacle étonnant de rouler sur l'autoroute entre ces arbres courbés par un vent perpétuel, ou une vitesse perpétuelle, qui s'enlacent, s'appuient l'un à l'autre, nous font douter de notre verticale.
dimanche 16 avril 2006
SYRIE (4) : DAMAS - LES AVEUGLES
Le soir, à l'hôtel.
Parler de la secte des Yaziddites, d'après leur fondateur Yazid, l'homme dont il ne faut pas prononcer le nom, l'homme qui a déchiré le Coran. La secte, avec un bizarre bon sens, a choisi d'adorer le Satan plutôt que Dieu qui, étant bon de toute façon, ne saurait nuire aux hommes.
Dire les sourires et les regards sur notre passage. Surtout les fillettes. Les fillettes me regardent toutes, répondent à mes sourires. Pour entrer dans la Mosquée des Omeyyades, les femmes doivent s'envelopper d'un manteau à capuche, semblable à une robe de moine, pour dissimuler leurs cheveux et leur poitrine. Pourtant, même ainsi enveloppées, les fillettes reconnaissaient notre différence et scrutaient nos visages avec curiosité.
Dans la Mosquée aussi le sang a coulé. Les Assassins avaient coutume d'y tuer les califes impies devant la foule, pour que la leçon en soit plus frappante. Alors on a construit une loge surélevée, très protégée, pour les califes. Même si parfois les gardes de la loge étaient eux-mêmes des Assassins, et le sang des khalifes retombait donc malgré tout sur les croyants.
Alors pourquoi, comme hier, ce sang, ces meurtres, ces ténèbres, ne transparaissaient-ils pas? Pourquoi cette immense Mosquée était-elle souriante? Est-ce une espèce de réalité seconde, créée à l'usage des touristes et de leurs perceptions limitées? Dans la Mosquée, les enfants jouaient et chahutaient, pieds nus sur les tapis; les femmes bavardaient, en petits îlots noirs; ceux qui priaient étaient finalement minoritaires.
Le souk. Les rues semi-couvertes envahies de badauds, de clients, de touristes, de commissionnaires poussant des marchandises dans des chariots à bras. Les tas colorés des épices. Les broderies insensées des robes devant lesquelles s'arrêtent des groupes de femmes en noir. Les lames courbes des épées, si souples qu'on peut leur faire décrire un cercle: lame élastique. A nouveau le sang est effacé, secondaire, presque factice. Tout cela n'est qu'un jeu. Que la volonté d'Allah soit faite.
Dans le quartier chrétien, près de la Via Recta (elle n'est plus si droite que ça, mais c'est le chemin de Damas sur lequel Saül de Tarse, frappé par la révélation divine, est devenu aveugle, puis devenu Saint Paul) — dans le quartier chrétien, les femmes ne portent pas le voile, les rues sont moins passantes. Mais aucune autre différence n'est visible: toujours des murs sales, des édifices vétustes. Dans les sous-sols de ces maisons, au temps de St Paul, se creusaient des églises clandestines. Certaines demeurent, avec leurs pierres taillées et leurs étroits escaliers, chantant désormais les louanges de Paul et de ses successeurs, ouvrant des orphelinats, accueillant, quelle ouverture, des enfants de toutes origines, les abritant, nourrissant, éduquant... et les baptisant, bien sûr.
Saint Paul est un homme étrange, dont comme toute femme je me suis toujours un peu méfiée. Je l'imagine, cet officier romain converti, s'échappant des remparts de Damas dans un panier au bout d'une corde, poursuivi par ses anciens frères d'armes. Pas un méchant homme, mais un être entier, aussi absolu après son revirement qu'avant, un homme qui a été aveuglé par la lumière de Dieu, ne l'oublions pas, et qui ne s'en est jamais vraiment remis. Un esprit brillant, mais sans nuance. Une sorte de fanatique, finalement, dans ce que le mot a de moins péjoratif et de plus dangereux. Un converti sincère, un Vrai Croyant. Si Rodrigo avait vécu en ce temps, il serait peut-être devenu un St Paul.
L'objet que j'ai le plus aimé, dans la boutique où nous avons passé si longtemps, était une hache. Une hache de parade, sombre, au manche en bois, à la lame ajourée, aux ciselures calligraphiées en arabe — délicate et redoutable à la fois. Mais que ferais-je d'une hache? Je l'ai admirée, je la rêve, je l'écrirai peut-être.
Damas vue depuis le Mont Qassioun n'en finit pas de s'étendre. On construit partout. On ne voit pas l'horizon, ni le désert, on a beau dire "C'est la direction d'Alep" ou du Liban, ou de la Jordanie, on ne voit que la ville. Vaste et grise, les immeubles à peine arrêtés dans leurs flots par les courbes des mosquées et les flèches des minarets. Les bâtiments les plus hauts, les plus vastes, les plus visibles, sont les hôtels de luxe. Certains sont Saoudiens. Les Saoudiens, d'après notre guide, sont la corruption personnifiée. Je pense à Pascal. Je me demande ce que les Saoudiens pensent et disent des Syriens.
Le Mont Qassioun est aussi, par tradition, le refuge des amoureux. Je me souviens qu'il en était de même sur les collines d'Athènes, et je me demande s'il y a un sens à cela, s'il n'est pas vain à chercher, trop évident pour être signifiant. Je me demande: quand on aime, on monte donc vers le ciel, au-delà des murs et au-dessus des toits, on regarde le monde d'en haut, on en sort. Facile. Trop. Peut-être simplement parce que les collines sont moins habitées, et que les amoureux naturellement cherchent la solitude.
Parler de la secte des Yaziddites, d'après leur fondateur Yazid, l'homme dont il ne faut pas prononcer le nom, l'homme qui a déchiré le Coran. La secte, avec un bizarre bon sens, a choisi d'adorer le Satan plutôt que Dieu qui, étant bon de toute façon, ne saurait nuire aux hommes.
Dire les sourires et les regards sur notre passage. Surtout les fillettes. Les fillettes me regardent toutes, répondent à mes sourires. Pour entrer dans la Mosquée des Omeyyades, les femmes doivent s'envelopper d'un manteau à capuche, semblable à une robe de moine, pour dissimuler leurs cheveux et leur poitrine. Pourtant, même ainsi enveloppées, les fillettes reconnaissaient notre différence et scrutaient nos visages avec curiosité.
Dans la Mosquée aussi le sang a coulé. Les Assassins avaient coutume d'y tuer les califes impies devant la foule, pour que la leçon en soit plus frappante. Alors on a construit une loge surélevée, très protégée, pour les califes. Même si parfois les gardes de la loge étaient eux-mêmes des Assassins, et le sang des khalifes retombait donc malgré tout sur les croyants.
Alors pourquoi, comme hier, ce sang, ces meurtres, ces ténèbres, ne transparaissaient-ils pas? Pourquoi cette immense Mosquée était-elle souriante? Est-ce une espèce de réalité seconde, créée à l'usage des touristes et de leurs perceptions limitées? Dans la Mosquée, les enfants jouaient et chahutaient, pieds nus sur les tapis; les femmes bavardaient, en petits îlots noirs; ceux qui priaient étaient finalement minoritaires.
Le souk. Les rues semi-couvertes envahies de badauds, de clients, de touristes, de commissionnaires poussant des marchandises dans des chariots à bras. Les tas colorés des épices. Les broderies insensées des robes devant lesquelles s'arrêtent des groupes de femmes en noir. Les lames courbes des épées, si souples qu'on peut leur faire décrire un cercle: lame élastique. A nouveau le sang est effacé, secondaire, presque factice. Tout cela n'est qu'un jeu. Que la volonté d'Allah soit faite.
Dans le quartier chrétien, près de la Via Recta (elle n'est plus si droite que ça, mais c'est le chemin de Damas sur lequel Saül de Tarse, frappé par la révélation divine, est devenu aveugle, puis devenu Saint Paul) — dans le quartier chrétien, les femmes ne portent pas le voile, les rues sont moins passantes. Mais aucune autre différence n'est visible: toujours des murs sales, des édifices vétustes. Dans les sous-sols de ces maisons, au temps de St Paul, se creusaient des églises clandestines. Certaines demeurent, avec leurs pierres taillées et leurs étroits escaliers, chantant désormais les louanges de Paul et de ses successeurs, ouvrant des orphelinats, accueillant, quelle ouverture, des enfants de toutes origines, les abritant, nourrissant, éduquant... et les baptisant, bien sûr.
Saint Paul est un homme étrange, dont comme toute femme je me suis toujours un peu méfiée. Je l'imagine, cet officier romain converti, s'échappant des remparts de Damas dans un panier au bout d'une corde, poursuivi par ses anciens frères d'armes. Pas un méchant homme, mais un être entier, aussi absolu après son revirement qu'avant, un homme qui a été aveuglé par la lumière de Dieu, ne l'oublions pas, et qui ne s'en est jamais vraiment remis. Un esprit brillant, mais sans nuance. Une sorte de fanatique, finalement, dans ce que le mot a de moins péjoratif et de plus dangereux. Un converti sincère, un Vrai Croyant. Si Rodrigo avait vécu en ce temps, il serait peut-être devenu un St Paul.
L'objet que j'ai le plus aimé, dans la boutique où nous avons passé si longtemps, était une hache. Une hache de parade, sombre, au manche en bois, à la lame ajourée, aux ciselures calligraphiées en arabe — délicate et redoutable à la fois. Mais que ferais-je d'une hache? Je l'ai admirée, je la rêve, je l'écrirai peut-être.
Damas vue depuis le Mont Qassioun n'en finit pas de s'étendre. On construit partout. On ne voit pas l'horizon, ni le désert, on a beau dire "C'est la direction d'Alep" ou du Liban, ou de la Jordanie, on ne voit que la ville. Vaste et grise, les immeubles à peine arrêtés dans leurs flots par les courbes des mosquées et les flèches des minarets. Les bâtiments les plus hauts, les plus vastes, les plus visibles, sont les hôtels de luxe. Certains sont Saoudiens. Les Saoudiens, d'après notre guide, sont la corruption personnifiée. Je pense à Pascal. Je me demande ce que les Saoudiens pensent et disent des Syriens.
Le Mont Qassioun est aussi, par tradition, le refuge des amoureux. Je me souviens qu'il en était de même sur les collines d'Athènes, et je me demande s'il y a un sens à cela, s'il n'est pas vain à chercher, trop évident pour être signifiant. Je me demande: quand on aime, on monte donc vers le ciel, au-delà des murs et au-dessus des toits, on regarde le monde d'en haut, on en sort. Facile. Trop. Peut-être simplement parce que les collines sont moins habitées, et que les amoureux naturellement cherchent la solitude.
SYRIE (3) : DAMAS - JAMAIS DE PREMIÈRE PIERRE
Trop. Métiers à tisser le brocart qu'on appelle damassé, avec les fils d'or et jusqu'à 7 autres couleurs, occasion pour un cadeau imprévu. Souffleurs de verre. Marqueterie. Bois de cèdre et de noyer sculpté. Fragments de palais surgi du désert. Motifs sculptés de végétaux, d'oiseaux, de femmes offrant leurs seins, adoptant la pose de la Déesse-Mère, l'ancienne Ishtar. Stèles gravées de quelques-uns des plus anciens alphabets du monde. Sur du basalte, ma première confrontation avec de l'araméen: un traité entre deux rois du Nord, et les punitions appelées sur celui qui se risquerait à rompre ce traité, Que 7 brebis allaitent un agneau et qu'il ne soit pas rassasié, Que 7 vaches allaitent un veau et qu'il ne soit pas rassasié, Que 7 femmes...
Une salle extraordinaire créée et décorée pour les modernes politiciens de la Syrie, avec les artifices des anciens: les fontaines placées là pour que l'écoulement de l'eau décourage les oreilles indiscrètes.
J'en oublie. Forcément. Les mosaïques retraçant les mythes grecs, les fresques de la synagogue reconstituée, Esther, Salomon, les 12 tribus d'Israël (dont celle qui a été perdue), l'Arche d'Alliance.
Ce musée, comme la Syrie, est un melting-pot. Non: certaines choses ne se mélangent pas. Mais une effarante succession de civilisations et de peuples —Assyriens, Nabatéens, Cananéens devenus Phéniciens, Akkadiens, et puis les dynasties arabes —de dieux et de sectes — Ishtar et Anat, les Grecs, les dieux de l'Egypte toute proche, les 173 courants de l'Islam, les chrétiens de toutes obédiences, les Juifs — et tout cela se succède, se recouvre de sable, s'interpénètre, se découvre à nouveau.
Et puis? Le charmeur de serpent perdant connaissance dans un accident de diligence, ses reptiles évadés de leur coffre recouvrant leur maître, pour le protéger, non le tuer — comment ne pas penser encore à Bill?
Loutfi a même cité les Hashishin et Alamut — comment ne pas penser à Héloïse?
Pourtant c'est trop, trop vite.
Il aurait fallu, restant un mois, pouvoir paresser devant chacune des pierres du jardin du musée, devant chaque fontaine rappeler à quel point l'eau est importante et sacrée pour ces civilisations du désert -- car malgré le Croissant Fertile et les efforts d'irrigation, plus de la moitié du territoire syrien est un désert aride.
Il aurait fallu laisser mon esprit suivre les circonvolutions de tous ces serpents, présents sous deux formes, encore les strates du temps: dragon des profondeurs tantôt symbole de la sagesse, tantôt adversaire à abattre.
Lire cette épaisseur-là, Loutfi nous rappelant qu'ici il est impossible de poser, où que ce soit, la première pierre. On ne fait que répéter. La mosquée était une église dédiée à St Jean-Baptiste, qui était un temple de Jupiter, qui était un temple d'Hadad, le dieu sémitique de l'orage. On ne fait que répéter, de trahison en trahison, la défaite d'Ali vaincu par un adversaire rusé qui le convainquit de lever le Coran sur ses armes, laissant Allah décider -- et en profita pour charger. Sunnites et chiites, déjà, avec les filtres infimes et innombrables des parti-pris. Loutfi est Druze, donc chiite.
Ma mère est devenue la spécialiste officielle des taux de change. Le temps se couvre. Ch*** semble avoir assumé le rôle du comic relief, cette fois, et C***, son époux, ironise à coeur joie. Il est presque 13h, et les muezzin ont repris leurs lancinants appels.
La photo du président est sur toutes les façades. Successeur de son père, remplaçant d'un frère à la mort tragique, le président est leur reine d'Angleterre.
Les jeunes gens — surtout les garçons, bien sûr — sont tous vêtus à l'occidentale. On retrouve les grandes marques internationales sur les devantures des magasins. Damas est une capitale. On en oublierait tout le reste, l'eau qui coule dans les cours intérieures, les civilisations accumulées, le désert tout proche et le sang des décapités.
Une salle extraordinaire créée et décorée pour les modernes politiciens de la Syrie, avec les artifices des anciens: les fontaines placées là pour que l'écoulement de l'eau décourage les oreilles indiscrètes.
J'en oublie. Forcément. Les mosaïques retraçant les mythes grecs, les fresques de la synagogue reconstituée, Esther, Salomon, les 12 tribus d'Israël (dont celle qui a été perdue), l'Arche d'Alliance.
Ce musée, comme la Syrie, est un melting-pot. Non: certaines choses ne se mélangent pas. Mais une effarante succession de civilisations et de peuples —Assyriens, Nabatéens, Cananéens devenus Phéniciens, Akkadiens, et puis les dynasties arabes —de dieux et de sectes — Ishtar et Anat, les Grecs, les dieux de l'Egypte toute proche, les 173 courants de l'Islam, les chrétiens de toutes obédiences, les Juifs — et tout cela se succède, se recouvre de sable, s'interpénètre, se découvre à nouveau.
Et puis? Le charmeur de serpent perdant connaissance dans un accident de diligence, ses reptiles évadés de leur coffre recouvrant leur maître, pour le protéger, non le tuer — comment ne pas penser encore à Bill?
Loutfi a même cité les Hashishin et Alamut — comment ne pas penser à Héloïse?
Pourtant c'est trop, trop vite.
Il aurait fallu, restant un mois, pouvoir paresser devant chacune des pierres du jardin du musée, devant chaque fontaine rappeler à quel point l'eau est importante et sacrée pour ces civilisations du désert -- car malgré le Croissant Fertile et les efforts d'irrigation, plus de la moitié du territoire syrien est un désert aride.
Il aurait fallu laisser mon esprit suivre les circonvolutions de tous ces serpents, présents sous deux formes, encore les strates du temps: dragon des profondeurs tantôt symbole de la sagesse, tantôt adversaire à abattre.
Lire cette épaisseur-là, Loutfi nous rappelant qu'ici il est impossible de poser, où que ce soit, la première pierre. On ne fait que répéter. La mosquée était une église dédiée à St Jean-Baptiste, qui était un temple de Jupiter, qui était un temple d'Hadad, le dieu sémitique de l'orage. On ne fait que répéter, de trahison en trahison, la défaite d'Ali vaincu par un adversaire rusé qui le convainquit de lever le Coran sur ses armes, laissant Allah décider -- et en profita pour charger. Sunnites et chiites, déjà, avec les filtres infimes et innombrables des parti-pris. Loutfi est Druze, donc chiite.
Ma mère est devenue la spécialiste officielle des taux de change. Le temps se couvre. Ch*** semble avoir assumé le rôle du comic relief, cette fois, et C***, son époux, ironise à coeur joie. Il est presque 13h, et les muezzin ont repris leurs lancinants appels.
La photo du président est sur toutes les façades. Successeur de son père, remplaçant d'un frère à la mort tragique, le président est leur reine d'Angleterre.
Les jeunes gens — surtout les garçons, bien sûr — sont tous vêtus à l'occidentale. On retrouve les grandes marques internationales sur les devantures des magasins. Damas est une capitale. On en oublierait tout le reste, l'eau qui coule dans les cours intérieures, les civilisations accumulées, le désert tout proche et le sang des décapités.
samedi 15 avril 2006
SYRIE (2) : DAMAS - QUAND TROP DE SANG TUE LE SANG
Damascus International Hôtel, Chambre 653. Le soir.
Les hôtels internationaux de centre-ville se ressemblent tous. Nous avons un coffre-fort à code dans la chambre. Je n'ai, bien sûr, rien à y mettre. Au retour, mon bien le plus précieux (parce qu'irremplaçable) sera sans doute ce carnet. Pour l'instant, je n'en ai aucun.
Damas est une immense ville de 4 millions d'habitants, avec taxis jaunes, policiers à sirènes dignes des U.S., minarets éclairés de lumières électriques vertes qui leur donnent une esthétique étrangement manga. Bien sûr, les inscriptions en arabe, les voiles des femmes, le brun des peaux et des cheveux, rappellent que nous avons quitté l'Occident. Partout, la photo du président*, en costume-cravate, étonnamment jeune. Il a moins de 40 ans, nous a déclaré notre guide, Loutfi**, avec fierté. Loutfi a appris le français avec son père, qui l'enseignait à l'époque où la Syrie était sous mandat français. Il connaît le nom de Dominique de Villepin et a une opinion sur le CPE, insiste sur le fait que la Syrie est républicaine, que les rues sont sûres, et les lois sévèrement appliquées.
Le nom de Damas vient de la décapitation de Jean-Baptiste, censée avoir eu lieu ici -- nous sommes bien en terre biblique. Le sang aurait jailli si fort du cou du Baptiste qu'il aurait noyé 70 000 personnes. Damas est la zone recouverte par ce sang. Ce devrait être sinistre, n'est-ce pas, plein de présages significatifs des blessures du Proche-Orient? Je devrais penser: voilà, un lieu de sacrifice, une immense tache indélébile qui imprègne les murs et la terre et les coeurs -- car deux millénaires ne sauraient suffire à éponger une telle marée sanglante, à en effacer les séquelles. Je devrais en sentir le poids sur moi, sur eux, comment peut-on espérer qu'un peuple vive en paix en un tel lieu?
Mais non. Rien de sinistre, ni de pesant, ni de tragique. Peut-être à cause du décor aseptisé et rassurant de l'hôtel, ou de l'optimisme du guide -- ou peut-être parce qu'il y a un niveau où le sang coule à trop grand flot pour impressionner, où le sang devient un artifice ludique à la Kill Bill.
Voilà: la décapitation de Jean le Baptiste filmée par Tarantino, je la vois, avec une sculpturale et hiératique Salomé, et tout ce rouge envahissant l'écran, avant que la moderne Damas ne surgisse.
Tu ne le croiras pas! (C'est extraordinaire comme tu es devenu le destinataire évident de mes carnets de voyage, depuis l'Egypte). Bref, tu ne le croiras pas: quand nous sommes descendus dîner, la première musique que nous avons entendue, au restaurant, était une partie de la BO de Kill Bill.
De la chambre, j'entends les appels incessants des muezzin. Quand Damas dort-elle?
* Bachar el-Assad, fils du célèbre Hafez el-Assad (NdA)
** en fait, vérification faite, Bachar el-Assad est né le 11 septembre (quelle date !) 1965, il va donc sur ses 41 ans (NdA)
Les hôtels internationaux de centre-ville se ressemblent tous. Nous avons un coffre-fort à code dans la chambre. Je n'ai, bien sûr, rien à y mettre. Au retour, mon bien le plus précieux (parce qu'irremplaçable) sera sans doute ce carnet. Pour l'instant, je n'en ai aucun.
Damas est une immense ville de 4 millions d'habitants, avec taxis jaunes, policiers à sirènes dignes des U.S., minarets éclairés de lumières électriques vertes qui leur donnent une esthétique étrangement manga. Bien sûr, les inscriptions en arabe, les voiles des femmes, le brun des peaux et des cheveux, rappellent que nous avons quitté l'Occident. Partout, la photo du président*, en costume-cravate, étonnamment jeune. Il a moins de 40 ans, nous a déclaré notre guide, Loutfi**, avec fierté. Loutfi a appris le français avec son père, qui l'enseignait à l'époque où la Syrie était sous mandat français. Il connaît le nom de Dominique de Villepin et a une opinion sur le CPE, insiste sur le fait que la Syrie est républicaine, que les rues sont sûres, et les lois sévèrement appliquées.
Le nom de Damas vient de la décapitation de Jean-Baptiste, censée avoir eu lieu ici -- nous sommes bien en terre biblique. Le sang aurait jailli si fort du cou du Baptiste qu'il aurait noyé 70 000 personnes. Damas est la zone recouverte par ce sang. Ce devrait être sinistre, n'est-ce pas, plein de présages significatifs des blessures du Proche-Orient? Je devrais penser: voilà, un lieu de sacrifice, une immense tache indélébile qui imprègne les murs et la terre et les coeurs -- car deux millénaires ne sauraient suffire à éponger une telle marée sanglante, à en effacer les séquelles. Je devrais en sentir le poids sur moi, sur eux, comment peut-on espérer qu'un peuple vive en paix en un tel lieu?
Mais non. Rien de sinistre, ni de pesant, ni de tragique. Peut-être à cause du décor aseptisé et rassurant de l'hôtel, ou de l'optimisme du guide -- ou peut-être parce qu'il y a un niveau où le sang coule à trop grand flot pour impressionner, où le sang devient un artifice ludique à la Kill Bill.
Voilà: la décapitation de Jean le Baptiste filmée par Tarantino, je la vois, avec une sculpturale et hiératique Salomé, et tout ce rouge envahissant l'écran, avant que la moderne Damas ne surgisse.
Tu ne le croiras pas! (C'est extraordinaire comme tu es devenu le destinataire évident de mes carnets de voyage, depuis l'Egypte). Bref, tu ne le croiras pas: quand nous sommes descendus dîner, la première musique que nous avons entendue, au restaurant, était une partie de la BO de Kill Bill.
De la chambre, j'entends les appels incessants des muezzin. Quand Damas dort-elle?
* Bachar el-Assad, fils du célèbre Hafez el-Assad (NdA)
** en fait, vérification faite, Bachar el-Assad est né le 11 septembre (quelle date !) 1965, il va donc sur ses 41 ans (NdA)
SYRIE (1) : UN DÉBUT DÉMUNI
Dans l'avion.
Le voyage commence étrangement.
Parce que j'ai passé la semaine à soigner ma dent et pas à préparer le voyage, et que cette préparation — je ne dis pas préparatifs — me manque.
Je ne dis pas préparatifs parce que je parle surtout de la préparation intérieure, celle qui redispose notre esprit, nos pensées, nos attentes, et leur donne la forme nouvelle du voyage.
Voilà que je pars sans savoir pourquoi.
Sans avoir lu, mais surtout, j'insiste, sans avoir pensé, ni même rêvé. Un voyage doit se penser et se rêver. Un voyage est avant tout un déplacement de la pensée, une percée dans le rêve.
L'avion survole la mer. Où, quelle est cette côte que je vois, je l'ignore.
J'ai du mal à distraire mon esprit de ses préoccupations: ma dent, mon travail, ma dent, mes collègues et élèves, ma dent...
Me souvenir que je pars, entre autres, pour chercher à quoi peuvent ressembler les premières cités de ce monde, pour amasser des images et des mots en vue de ce roman jamais écrit sur la Ville-Etoile et ses neuf vies.
Me souvenir que je voyage dans le temps, vers les origines, aussi au sens mythique et théologique. Je pars vers les terres aux mille strates qui fascineraient Héloïse, vers un pays où l'on trouve le tombeau d'Abel et des dictionnaires d'araméen, un pays envahi par Sargon d'Akkad, une capitale que l'on appelle aussi Assam.
C'est tout. Je n'ai pas d'autres munitions.
Et je ne suis pas sûre que l'instantanéité suffise, je ne suis pas sûre que les villes et les ruines et les paysages puissent féconder un esprit non préparé.
Le voyage commence étrangement.
Parce que j'ai passé la semaine à soigner ma dent et pas à préparer le voyage, et que cette préparation — je ne dis pas préparatifs — me manque.
Je ne dis pas préparatifs parce que je parle surtout de la préparation intérieure, celle qui redispose notre esprit, nos pensées, nos attentes, et leur donne la forme nouvelle du voyage.
Voilà que je pars sans savoir pourquoi.
Sans avoir lu, mais surtout, j'insiste, sans avoir pensé, ni même rêvé. Un voyage doit se penser et se rêver. Un voyage est avant tout un déplacement de la pensée, une percée dans le rêve.
L'avion survole la mer. Où, quelle est cette côte que je vois, je l'ignore.
J'ai du mal à distraire mon esprit de ses préoccupations: ma dent, mon travail, ma dent, mes collègues et élèves, ma dent...
Me souvenir que je pars, entre autres, pour chercher à quoi peuvent ressembler les premières cités de ce monde, pour amasser des images et des mots en vue de ce roman jamais écrit sur la Ville-Etoile et ses neuf vies.
Me souvenir que je voyage dans le temps, vers les origines, aussi au sens mythique et théologique. Je pars vers les terres aux mille strates qui fascineraient Héloïse, vers un pays où l'on trouve le tombeau d'Abel et des dictionnaires d'araméen, un pays envahi par Sargon d'Akkad, une capitale que l'on appelle aussi Assam.
C'est tout. Je n'ai pas d'autres munitions.
Et je ne suis pas sûre que l'instantanéité suffise, je ne suis pas sûre que les villes et les ruines et les paysages puissent féconder un esprit non préparé.
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