jeudi 9 avril 2009

ISTANBUL (10) : MALAISE DE L'AGNOSTIQUE AU MILIEU DES PELERINS

Dans le Pavillon des Reliques (qui porte un autre nom que je suis trop paresseuse pour aller vérifier dans le guide), je n’étais pas à l’aise.
Ç’aurait pourtant dû être drôle : ils ont récupéré des reliques de tout le pourtour de la Méditerranée, en particulier un bol en terre censé être celui d’Abraham, le bâton de Moïse et au moins six poils de barbe du Prophète.
Ou bien ç’aurait pu être mystique et enchanteur, avec l’imam psalmodiant sans interruption des versets du Coran et ses litanies répercutées doucement dans toutes les autres pièces par des haut-parleurs, avec les somptueuses chasses du manteau du Prophète, en particulier un tissage évoquant irrésistiblement le dessin en ithildin de la porte de la Moria.
Mais j’étais mal à l’aise. Je me sentais déplacée, je m’approchais timidement des vitrines, je n’osais pas me frayer un chemin parmi les autres visiteurs (à Topkapi pour la première fois la foule nous a rattrapés).
J’ai mis un moment à identifier la cause de ce malaise.
Voici : je me sentais déplacée, en effet, comme une touriste au milieu de pèlerins sincères. Je crois qu’il y en avait, parmi les visiteurs. Et, oui, regarder ces objets avec amusement ou distante curiosité devenait gênant. C’est avec soulagement que j’ai repassé la porte, retrouvé le soleil et les jardins.

ISTANBUL (9) : LUMIERES DE HAREM

Pour le trésor, je n’en ai jamais vu de si spectaculaire. Des émeraudes et des rubis semés avec profusion, comme s’ils étaient de simples bouts de verre. Un diamant énorme, mystérieusement apparu sur un tas d’ordures et vendu pour trois cuillères à un receleur prudent, qui s’empressa d’aller remettre sa trouvaille au palais. De l’or si jaune qu’il en paraît faux, et choque nos yeux d’Occidentaux.
Pourtant subsiste ce qui fait le sortilège des civilisations musulmanes, l’harmonie de leur architecture. Les fontaines. Les calligraphies. Les mystères et les intrigues du harem, malgré tous les clichés. C’est le harem que nous avons visité en premier, suivant les conseils avisés du guide. Enfilade de couloirs, de cours intérieures, de pièces gracieuses, de hammams, de bains, d’appartements privés, d’espaces publics, une piscine gigantesque — et tout cela fonctionnant en vase clos comme une miniature d’univers. Qu’il devait être facile, dangereusement facile, de s’y habituer. De restreindre ses perceptions, ses ambitions, ses questions, à cet univers-là, complet à sa manière. D’oublier tout ce qui existe à l’extérieur de ces murs et de passer toute une vie dans cet écrin. Pas une vie vide. Une vie vibrante de passions, d’angoisses, de calculs, de désirs. Un danger terrible, je crois : l’enfermement intérieur. Les romans parlent trop souvent des autres, celles et ceux qui rêvent du dehors, de voyage, de liberté. Mais je crois que la majorité n’est pas ainsi : l’être humain est si terriblement adaptable.
Et un monde clos, réglé, hiérarchisé, rythmé, un monde de murs frais et de faïences bleues, de fenêtres barrées de volets ajourés — la facilité était sans doute de le faire sien.
J’aime, dans les hammams de tous les palais, la lumière qui les inonde, traversant le plafond par de petits carreaux de verre épais artistement disposés en motifs géométrique. Lumière diffuse et flatteuse, mais très harmonieusement répartie — inondant la pièce de clarté, vraiment.

ISTANBUL (8) : DES STEPPES AUX JARDINS

Mon Amour estime que l’étonnant palais de Topkapi évoque l’habitat de nomades soudain sédentarisés. Quelque chose comme des tentes construites en dur (en marbre, même, assez souvent) dressées autour d’espaces ouverts — des cours et des jardins en place de steppes, certes, mais le ciel très présent malgré tout. Des éléments de bois qui nous étonnent, très apparents, aussi travaillés que le marbre (les maisons bourgeoises traditionnelles d’Istanbul sont en bois elles aussi, peintes de couleurs vives).
Peut-être en effet faut-il le garder en mémoire. Comme le père de Jehane lui rappelait en parlant des Asharites : « Souviens-toi qu’ils viennent du désert. »
Se souvenir qu’ils viennent des steppes de l’Est, et qu’ils étaient nomades. Certains restaurants et certains cafés affectent une telle décoration proche de celle des yourtes, poutres de bois sombres, toits et mobiliers aisément démontables.
Mais les Ottomans sont bien plus que cela. Certes le palais de Topkapi est un grand complexe de bâtiments et de jardins plutôt qu’un palais à l’occidentale, comme l’était autrefois le Palais byzantin. Les bâtiments conservent une taille humaine, on passe de l’un à l’autre par des cours ou des jardins très fleuris — les Ottomans aimaient tant les tulipes — il semble que le printemps soit enfin venu, du moins à Istanbul. Nous avons particulièrement aimé que la bibliothèque soit un édifice isolé, au milieu d’un jardin.
Mais les Ottomans n’ont pas attendu Dolmabahçe pour aimer le luxe et la démesure, ni pour s’inspirer de l’Occident : les portraits de sultans étaient commandés à Venise, à l’école de Véronèse, bien avant que les sultans abandonnent les épais caftans cérémoniels pour les étroits pantalons gris et les vestes militaires d’Occident.
Quant à leur sens des proportions, je soupçonne qu’il a été faussé par leur accoutumance à Ayasofya. Ils voient grand. Très grand. Et avec beaucoup de colonnes. On ne peut pas leur en vouloir.

mercredi 8 avril 2009

ISTANBUL (7) : COMMENT ARRIVER A ISTANBUL ?

Dans notre chambre (je n’ai pas dit qu’elle était rose et kitsch), après l’épisode de la Porte Verrouillée et celui du Restaurant Mythique (II le Retour).

Comment arriver à Istanbul ?
Bien sûr, vous penserez à l’Orient-Express et à tous les mythes qu’il transporte. Et de fait la gare à laquelle il aboutit est une merveille, un adorable exemple de la façon dont l’Orient stambouliote, en feignant d’imiter l’Occident (ou en le croyant peut-être très sincèrement), le transfigure. La gare est rose. Et contrairement à notre chambre, cela ne la rend pas kitsch.
Quoi qu’il en soit, arriver par l’Orient-Express est sûrement merveilleux, mais pour entrer dans Istanbul une voie surpasse toutes les autres : la mer.
Cela ne vous coûtera qu’une livre quarante (moins d’un euro) par personne et un petit détour. Rendez-vous par le moyen de votre choix sur la rive asiatique. A l’embarcadère de Harem, prenez un ferry pour Eminönü. Le jeton est une minuscule obole pour un passeur plus spectaculaire que Charon lui-même. Et c’est tout. Placez-vous en proue, sur le pont supérieur. Regardez.
Si vous avez la même chance que nous, le soleil sera en train de descendre à l’horizon, juste derrière la ville, dans une brume légère qui estompe les contrastes, voile la modernité et change Istanbul en une ombre chinoise qui pourrait appartenir à n’importe lequel de ses âges. Vous traversez le Bosphore et une ville titanesque s’étend devant vous, glorieuse, infinie. Byzance peut-être. Ou Constantinople.
Non : la signature des sultans ottomans est bien là, la tughra de la ville elle-même comme de toute cité du Prophète : les innombrables minarets qui jaillissent au-dessus de son horizon, plus minces et plus hauts que tout le reste, malgré les sept collines de toute cité qui se respecte, malgré la silhouette si reconnaissable de la tour de Galata, champignon médiéval et insolite surgissant de Beyoglu.
Les bateaux plus petits se dispersent devant le vôtre à grands renforts de trompe sonore. Ai-je dit déjà la multitude de ces bateaux, de tous âges et de toutes tailles, immenses pétroliers, petites embarcations de pêcheurs pareilles aux barcasses du Vieux Port de Marseille, bâtiments rouillés aux silhouettes archaïques, modernes ferries immaculés. Certains jours, certaines heures, quand ils sont nombreux à attendre, immobiles, l’autorisation de passer le détroit, le Bosphore ressemble à quelque cimetière marin suspendu entre les époques.
Pourtant le doute persiste. Vous vous frayez un chemin à l’embouchure de la Corne d’Or. Vous pensez, forcément, aux Grecs, à l’évidence miraculeuse de ce site. La cité ici était une évidence, une nécessité.
En arrivant par le Bosphore, vous touchez à la légende. Vous voyez les strates accumulées du temps, le port qui fonde tout, la silhouette d’Hagia Sophia, la grâce du palais de Topkapi, l’immensité de la ville moderne, le pont qui défie le passé et surplombe le Bosphore, frêle et miraculeuse passerelle, à peine visible à travers le détroit. Les lances des minarets et celles des buildings. Vous voyez les coupoles des mosquées, érigées à dessein sur les berges de la Corne d’Or. Vous voyez même les grilles blanches de Dolmabahçe, le palais des derniers sultans et du premier Président.

mardi 7 avril 2009

ISTANBUL (6) : TROISIEME MERVEILLE — LA DEMEURE DE L'ANGE

Le soir, dans notre chambre.
Un peu reposés, notamment grâce à un bon repas de plus — nous mangeons délicieusement et Marc prétend qu’il joue cette fois le rôle de mon Hobbit.

Et puis il y eut Ayasofya (Hagia Sophia, Sainte-Sophie, encore une qui porte plusieurs noms, qui tous font sens, tous désignent l’une de ses réalités.)
Nous ne l’avons visitée que cet après-midi : pas hier parce qu’elle est fermée le lundi, pas ce matin parce qu’elle était bouclée pour cause de visite présidentielle.
Finalement Obama nous aura rendu service. Certes les policiers étaient disposés tous les dix mètres depuis son arrivée, et les chauffeurs de taxi, hier soir et ce matin, se désespéraient. Mais par un incroyable coup de chance, nous sommes arrivés près d’Hagia Sophia peu de temps après la réouverture au public. La rumeur ne s’était pas encore répandue, les guides avaient ajusté leur planning de visites, et nous étions — toutes proportions gardées — très peu nombreux dans la basilique. Le miracle n’a pas duré plus longtemps que notre visite : à la sortie, nous avons vu la file d’attente qui s’allongeait sur le trottoir.

Il y eut, donc, Sainte-Sophie. Vous êtes prévenus en sa faveur — vous savez que c’est remarquable, une des merveilles du monde, le joyau de l’Empire byzantin. Vous savez que c’est grand. Après tout, vous avez vu la Mosquée Bleue et quelques-unes de ses sœurs les plus vastes (ce matin même, la belle et sous-estimée « Nouvelle Mosquée »). Ayasofya sera impressionnante aussi, bien sûr, vous n’en doutez pas, mais…
Mais rien ne vous a préparé à ça.
Vous savez que c’est grand — mais voilà que c’est gigantesque. La silhouette extérieure alourdie de contreforts, étalée à l’horizontale, vous avait masqué sa vraie hauteur.
Vous entrez, passez l’exonarthex et le narthex, admirez poliment les jolies mosaïques… et puis vous êtes abasourdi. Muet.
La Mosquée Bleue est sublime mais humaine, à sa façon mystique.
Pas Ayasofya. Celle-ci, je le crois volontiers, est la demeure d’un ange. Certaines légendes font sens, en vérité. Seul un ange peut avoir dicté ces proportions écrasantes et démentes, avoir donné à un empereur, ses architectes, des milliers d’ouvriers, la force et la folie de construire en cinq ans un pareil monument. Et je croyais que Justinien se vantait en proclamant orgueilleusement qu’il avait surpassé Salomon ? Il l’a dépassé, sans conteste, et aussi toute l’humanité.
Ce lieu-là — que je ne sais pas nommer, qui n’est ni Eglise ni Mosquée — ce lieu-là est très au-delà de l’humain. L’humain ne peut qu’y retenir son souffle et n’en pas croire ses yeux. Il a raison, sans doute, de ne pas les croire. L’Ange est là. On raconte, bien sûr, qu’il est remonté au ciel à la veille de la Conquête. Je n’en crois rien. Les Anges n’ont jamais eu de problème avec l’Islam. Si Hagia Sophia continue d’exister, c’est que l’Ange est toujours là. Quatre Seraphim le gardent, chacun pourvu de six ailes, présences étrangères, inhabituelles, encadrant la coupole. L’Ange lui-même (ou elle ?), beau, doré, gracieux, figure toujours sur une mosaïque en partie détruite. Sa présence imprègne l’air, musèle les lèvres, pèse, invisible, sur les cœurs.
Elle seule permet l’impossible. L’existence d’un lieu comme celui-ci. Si ancien. Toujours vivant.
L’or assombri des mosaïques ; les figures de saints et d’empereurs, la gravité du Christ et de Marie ; les délicates ciselures de pierre, plus proches de la dentelle que toutes les métaphores, portant encore avec une absolue netteté le monogramme de Justinien ; la loge XIXe du sultan, adorable, un brin rococo, abritée comme toujours derrière les panneaux ajourés.
Tout cela est beau, admirable, et partout ailleurs exciterait mon admiration. Mais nos regards se portent vers le haut, les voûtes, la colossale masse d’air au-dessus de nos têtes, et les beautés humaines disparaissent face à l’immense étonnement qui nous étreint.
On ne sait pas ce qu’est ce lieu. Le consacrer à Dieu, à la prière, à l’apparat d’une cour impériale — c’est le moins mauvais des choix, le seul praticable. Mais à présent l’Ange est adoré pour lui-même, non plus par ricochet des prières chrétiennes ou musulmanes. Peut-être en est-il heureux. Un Ange pareil compte sûrement parmi ceux qui ont commis le péché d’orgueil.
Quand on monte la rampe qui conduit aux galeries supérieures — une rampe comme un vaste souterrain de forteresse, à l’intérieur de murs titanesques — quand on a la chance, comme nous l’avons eue, d’y être complètement seuls — loin des ors, loin des splendeurs — on entend presque, alors, le battement de Ses ailes.

ISTANBUL (5) : DEUXIEME MERVEILLE — LA BASILIQUE-CITERNE

Column Bar de l’Hôtel. Ambiance très Agatha Christie.
Nous voilà moulus et rompus par la marche et les visites d’aujourd’hui. Ce carnet a décidément la pire des calligraphies — quelle pitié, en un tel lieu, où les calligraphes furent tenus en si grand honneur, où leur art illumine mosquées et manuscrits. Quel sceau royal chrétien peut égaler les tugra des sultans, en vérité ?

Hier je n’ai parlé que d’une merveille alors que j’en annonçais deux. La seconde… peut-être n’en avez-vous jamais entendu parler. Il s’agit d’un lieu impossible à nommer qui tient de la basilique, de la citerne, du temple païen. Les Ottomans s’étonnaient de voir de vieux habitants pêcher depuis un trou dans leur cave. C’est que le sous-sol de Constantinople abritait cette réserve endormie dans l’ombre, étendue d’eau clapotante d’où jaillissent des centaines de colonnes soutenant les voûtes de briques. Vous n’avez jamais rien vu de tel. En tout cas, je n’avais jamais rien vu de tel, rien vu qui ressemble à cette surnaturelle basilique sans autel et sans prêtres — sinon les gros poissons qui glissent dans ses eaux.
Deux fois engloutie, sous la terre, sous l’eau qui la baigne à mi-hauteur. Très exactement à mi-hauteur : en se penchant, on voit distinctement les colonnes et les voûtes qui se dessinent sous l’eau. Bien trop nettes pour être un reflet. Si Istanbul remet en question nos assurances de réalité, c’est ici que la question se pose avec le plus d’acuité. N’est-ce pas nous qui parcourons l’envers silencieux d’une vraie basilique qui triomphe en dessous ?
Un temple aquatique et chtonien, de ceux qui rappellent les ténèbres primitives et les vieilles forces qui courent sous le monde. Les colonnes suintent d’eau et de temps — elles n’ont pas d’âge ni d’origine, elles ont été récupérées aux quatre coins de l’Empire pour finir leur vie dans cette gloire obscure et secrète. La plupart sont irrégulières, érodées par l’eau ou calcifiées d’excroissances humides. L’une est même entièrement couverte d’yeux sculptés, innombrables dans la pierre blanche. Elles se tiennent là, impossibles à compter, dans toutes les directions — même sous nos pieds — et plongent leurs racines dans un passé si ancien qu’il n’a même plus de nom. Elles viennent de partout : leurs chapiteaux de toutes formes en attestent. Peut-être se parlent-elles dans la nuit, dans le langage musical et liquide des pierres et de l’eau.
Nos yeux plongent dans leur enfilade, s’éteignent dans les ténèbres. Tout au fond, près d’un mur, deux têtes gigantesques gardent le sanctuaire sans dieu. Méduse — femme et serpente, reine des pierres, gardienne terrible et maudite des lieux occultes. Deux têtes de Méduse, au bas de deux colonnes, blocs détachés de quelque temple oublié pour venir remplir ici leur plus longue mission. Elles ne nous regardent pas. Nous ne les intéressons en aucune façon. S’il est un ennemi, il est ailleurs. D’ailleurs on les a placées dans d’autres dimensions : l’une retournée la tête en bas, l’autre à l’horizontale. Dans la réalité qui est la nôtre, les hommes passent comme des reflets, invisibles et aveugles, et n’entendent que le clapotis des gouttes sur l’eau noire.

lundi 6 avril 2009

ISTANBUL (4) : PREMIERE MERVEILLE (suite) — ETAGES BLEUS

A l’intérieur, c’est un autre miracle. Bleu, en vérité, la mosquée n’a pas volé son surnom, non seulement à cause de l’extraordinaire faïence d’Iznik, mais aussi des multiples vitraux colorés. La lumière qui pénètre ici n’est peut-être pas surnaturelle mais elle est apaisée, apprêtée, la lumière comme les Croyants a procédé à ses ablutions, ôté doucement ses chaussures.
Et le regard à nouveau s’élève vers les coupoles, se perd dans ces arabesques bleues et or, éperdu mais jamais égaré. Ceux qui déploraient le manque d’arcs, de courbes de pierre, n’ont-ils pas vu que les courbes étaient inscrites dans la décoration même, frises, mosaïques, calligraphies ?
Bleu, bleus, le regard monte étrangement par étages imaginaires, comme si la hauteur de l’édifice lui imposait ces paliers d’acclimatation.
Le rez-de-chaussée serait humain. D’abord il est peuplé d’êtres vivants, de pieds nus sur les tapis feutrés. Et puis les fenêtres qui éclairent ce niveau ne comportent plus de vitraux : la lumière qui pénètre ici nous est familière, même si les lustres géants descendus tout près di sol l’infléchissent à nouveau.
On lève les yeux : c’est le niveau monumental, imposant, impressionnant, les larges piliers presque surdimensionnés, l’œil s’affole à vouloir les embrasser tout entiers, à découvrir que malgré tout ils sont à l’échelle de cet immense espace. On pense, alors, à l’Egypte, à Karnak, à cause de ces larges colonnes cannelées, à cause aussi du bleu et or des frises qui les surplombent, un bleu presque lapis-lazuli, ici.
Et puis on monte encore, on n’est plus du tout en Egypte, on n’est plus du tout écrasé. On monte encore, vers les coupoles et leurs délirantes harmonies bleutées, et quelque chose nous attire là-haut — soudain il est évident que ce lieu a été bâti pour prier un Dieu, et que ce Dieu est unique, comme est unique notre élan vers le ciel des coupoles. Et sans conteste, à la subtilité des motifs et des couleurs, à la fluidité des caractères au symbolisme limpide, à l’absence de toute représentation humaine — nous revoici en terre d’Islam.
Les pieds doucement plantés dans un tapis, au ras du sol, les yeux envolés dans un élan spirituel presque abstrait. Sur les parois extérieures on trouve davantage de vert et, oui, le vert est la couleur du Prophète. Mais ici — ici à n’en pas douter — le bleu est la couleur de l’âme (et l’Islam turc si terriblement imprégné de mystique soufie que vous me pardonnerez peut-être ces élans.)

ISTANBUL (3) : PREMIERE MERVEILLE — UNE CASCADE DE COUPOLES

Deux merveilles très différentes, visitées aujourd’hui, se sont imprimées en moi. J’entends merveille au sens fort. J’entends : je crois n’avoir jamais vu d’édifices comparables à ces deux-là. Jamais.
Deux merveilles qui défient la description. De tous les arts, l’architecture et la musique sont ceux que je peine le plus à traduire en littérature.
Tout à l’heure je les contemplais, ébahie, et déjà je sentais leur résistance aux mots. Je dois essayer, pourtant. Par devoir et par obstination.

La première est bien sûr la Mosquée Bleue. L’espèce de condescendance avec laquelle les « spécialistes » la traitent parfois ne laisse pas de m’agacer. N’ont-ils donc pas de tripes et pas d’âme ? Peut-on, devant la Mosquée Bleue, réagir autrement qu’en écarquillant les yeux, pour y absorber le plus de miracle possible ?
Ils disent : peut-être un peu trop théâtrale — montre une civilisation à son déclin incapable d’innover — belle du dehors, certes, mais au-dedans, peu d’harmonie, de trop épars piliers, pas de courbes mises en valeur…
N’ont-ils pas d’yeux pour voir ? Ou leurs yeux n’ont-ils pas de regard ?
Mon problème est tout autre : la Mosquée Bleue s’adresse au regard et à l’âme sans le truchement des mots. Elle n’a pas besoin de mots, à peine même des versets calligraphiés du Coran sur ses frises et dans ses coupoles. Elle existe sans eux dans la grâce et la majesté infinies.

Six minarets graciles lancés vers le ciel, délimitant l’édifice et le signalant aux regards. Les hampes du kufi, une signature verticale sur le ciel.
Entre eux, l’harmonie — ouverte et fermée, la cour blanche et ses arcades, la gigantesque salle de prière et ses célèbres bleus. Mêmes proportions, mais la lumière change du tout au tout.
Entre eux, dit-on, une cascade de coupoles. Oui : mais une cascade qui miraculeusement s’élèverait vers le ciel au lieu de retomber au sol. Une cascade de dômes étagés comme une petite ville, dans la sobre et élégante pierre grise, si différente des briques byzantines. Le regard s’y porte toujours, depuis l’Hippodrome, depuis Ayasofia, dans les jardins qui les séparent. Et nos yeux montent, étonnés, jusqu’au ciel, dont les voûtes se sont soudain abaissées sur la terre.

ISTANBUL (2) : GRAND(S) ECART(S)

Albatros Hotel
Qui n’est pas l’hôtel prévu — ce fut la première étonnante déconvenue de notre voyage. Et se fait jour la nécessité d’un choix : le carnet de voyage doit-il se faire diariste amusé de nos Tribulations Stambouliotes, parler du changement d’hôtel, des horaires d’ouverture de Ayasofia, de la venue de Barack Obama en même temps que nous, de la quête pluvieuse d’un mythique restaurant ?
Ou doit-il au contraire se changer en Livre des Merveilles, laissant délibérément de côté ces aléas pour s’efforcer de reproduire, au mieux de sa plume, quelques illuminations ?
Ne me dites pas que l’on peut joindre les deux, passer sans cesse de l’un à l’autre.
Cette ville est déjà un grand écart, de bien des façons. Je ne crois pas pouvoir y ajouter celui des registres.

La première chose qui m’a frappée au débarquement, dans l’aéroport d’Istanbul : un grand panneau annonçant qu’elle serait Ville Européenne de la Culture en 2010. Paradoxe : elle peut recevoir ce titre, mais pas entrer dans l’UE. Je sais : on m’objecterait qu’Istanbul ne peut entrer dans l’UE sans le reste de la Turquie, et que si elle, la Ville des Villes, est incontestablement européenne, les profondeurs de l’Anatolie le sont moins clairement. Et je serai bien embarrassée, ne connaissant pas l’Anatolie.

Je commence, à peine, à connaître Istanbul. Je ne dépasserai jamais cet à peine. Je me demande à quel point on peut connaître Istanbul, l’habiterait-on depuis trente ans.
Toute la journée nous avons discuté cela, mon Amour et moi, posé ces questions auxquelles nous n’avons pas de réponses — pas de bonnes réponses, en tout cas.
Istanbul est-elle européenne ? Est-elle orientale ? Est-elle étrange — j’entends, plus étrange que les autres villes-frontières ? Est-elle même réelle ? Ou impossible — ou réelle en cent lieux superposés — ou plus réelle que bien d’autres lieux ?
Peut-on posséder Istanbul ?
Ses dirigeants et ses habitants n’ont-il pas été d’étranges locataires de la Cité, conscients, pour les plus lucides d’entre eux, qu’ils n’en seraient pas les maîtres, que la Ville restait sa propre maîtresse, les soumettait à sa loi ?
Ainsi, Ali Pasa, découvrant les spectaculaires mosaïques chrétiennes de Saint-Sauveur-in-Chora, n’ordonna-t-il pas de les détruire ni de les remplacer, mais simplement de les recouvrir d’un « léger badigeon », comme s’il cherchait plutôt à les protéger, comme s’il savait qu’un temps viendrait où on désirerait les dévoiler à nouveau.
Ainsi les architectures byzantine et ottomane semblent-elles s’être fondues l’une dans l’autre, basiliques métamorphosées en mosquées et flanquées de minarets ; mosquées imitant les plans des églises byzantines, rivalisant de majesté avec Ayasofia.
Istanbul fait œuvre de récupération. Elle est creuset, vraiment, et change tout ce qui la pénètre en beauté, complexité, démesure. Non : pas démesure. Istanbul connaît les lois des nombres et de l’harmonie.
Deux édifices immenses, massifs, incomparables, peuvent s’y dresser face à face ou côte à côte, et pourtant cela ne devient pas démesuré. Peut-être, en effet, parce qu’elle plie même la réalité à ses lois.

dimanche 5 avril 2009

ISTANBUL (1) : LE REVE

Dans l’avion
De mes années d’Université j’ai conservé cette habitude de la question préliminaire : interroger d’abord mes présupposés, mes préjugés, mes fantasmes, mes raisons intimes et subjectives d’aborder un sujet — ou d’aimer un pays.
Appelons cela une précaution épistémologique.

Et je rêve d’Istanbul depuis longtemps. J’ai tant de raisons de rêver d’elle et de l’aimer qu’il est difficile de croire qu’une ville unique puisse englober tout cela. Mais c’est justement l’une des grâces d’Istanbul : elle est multiple. Innombrable, peut-être.
Mon Amour — qui l’a déjà visitée — affirme qu’on la sent exister de plain-pied sur plusieurs réalités, dans plusieurs dimensions. Plusieurs, insiste-t-il, plus de deux. Et peut-être Istanbul est-elle après tout le modèle de cette Polis aux neuf vies que j’attends d’écrire depuis longtemps.

Pourquoi j’aime Istanbul, donc. Parce qu’elle a trois noms et que tous trois sont des légendes, qu’on me les chantait enfant comme une litanie ensorcelée — Byzance, Constantinople, Istanbul…
Parce que j’aime les cités-frontières, les cités-portes, et que n’en déplaise au pays de Gex, aucune ne l’est davantage que celle-là., aussi littéralement — la Sublime Porte, la Porte de l’Orient. Le lieu où deux mondes… ne s’entrechoquent pas, pas vraiment, mais se rencontrent et s’interpénètrent, comme deux vagues dont les ondes se croiseraient toujours au même point. En ce point-là, l’Occident se change en Orient, ou le contraire.
Parce que l’histoire, évidemment : ville de strates, chacune reconstruisant sur la précédente et à partir d’elle. C’est cela que j’aime dans l’Histoire, que j’ai aimé déjà en Syrie : qu’une église puisse se changer en mosquée, qu’en un même lieu on puisse bâtir un temple, grec, romain, chrétien, ottoman.
Parce que l’Orient-Express et les mythes qui l’accompagnent, en moi et hors de moi.
Parce que quelques noms — de grands noms, de ceux qui laissent un écho dans le monde et dans les âmes.
Parce qu’il s’agit, aussi, d’une ville de roman — et que je suis, qu’on le veuille ou non, romanesque, romantique et peut-être aussi romancière.

Nous survolons les Alpes. J’ai rarement vu si nettement leur relief et leurs neiges, leur étendue massive.
J’en suis heureuse : l’Orient-Express doit en passer par là pour atteindre la cité mystérieuse et vivante au bord de la mer de Marmara, du Bosphore, de la Corne d’Or. La magie du voyage est aussi dans les noms. Cela je le sais depuis longtemps : depuis que je suis assez grande pour lire des cartes et en copier.

mardi 26 février 2008

BAVIÈRE (fin) – LA VILLE DU CONTE


Ce quartier des pêcheurs annonçait quelque chose de plus magique encore, une plongée plus profonde dans le Conte.
Nous avons repris le bateau-voiture, désormais couvert de boue, et avons filé vers le Nord. Et nous voici dans la Ville du Conte, à Rothenburg, et je pourrai en dire tout ce que je veux, vous ne me croirez pas. A moins que vous n’ayez déjà foulé les rues de Wall ou de Lud-in-the-Midst pendant le Marché Féerique. A moins que vous ayez suivi le Joueur de Flûte un soir dans les rues de Hamelin. A moins que vous ayez trouvé un jour l’un de ces livres-portes par lesquels on entre tout entier dans le Conte et n’en soyez jamais ressorti. Si vous n’êtes pas de ceux-là, vous ne me croirez pas.
Il vous faudra venir à Rothenburg.
Il vous faudra y venir comme nous hors saison, un soir de semaine, et vous promener seuls dans ses rues, à la nuit tombée.
Il vous faudra dormir comme nous à l’hôtel Spitzweg, un hôtel merveilleux, depuis la chambre jusqu’au hall d’entrée, du pantagruélique petit-déjeuner à l’hôte adorable et tout à fait en accord avec Rothenburg : un vieil homme souriant à barbe blanche, visage rond et petites lunettes, quelque chose du Père Noël, du grand-père gâteau doté d’étranges pouvoirs qui lui semblent aussi naturels que la cuisson d’un œuf pour le petit-déjeuner de ses hôtes.
Il vous faudra arpenter les rues de Rothenburg. Elles sont pavées. Eclairées seulement par les lanternes qui se reflètent sur la pierre des maisons, et par les vitrines illuminées des boutiques fermées.
Approchez-vous de ces vitrines : ce sont des fées, des crèches musicales, des confiseries, des chevaliers de bois… Vous êtes bien des enfants, marchant tout étonnés dans ce Bourg-à-Remonter-le-Temps où toutes les boutiques sont faites pour vous.
Il vous faudra pousser la porte d’une des minuscules échoppes.
Alors peut-être me croirez-vous et marcherez-vous à votre tour dans le Conte, les yeux écarquillés de merveilles.

lundi 25 février 2008

BAVIÈRE (11) – DES LIEUX OÙ L’ON POURRAIT VIVRE : ULM LA VIEILLE

Un charme de même nature opère dans le centre de la vieille cité d’Ulm. Antique université, lieu d’étude et de savoir, lieu de beauté. Les soldats autrichiens qui s’y sont rendus à Napoléon sans combattre ont sûrement été séduits aussi par le lieu, ont peut-être voulu y rester et y vivre, et si la reddition était le prix à payer, Ulm le valait bien.
Pourtant la guerre n’a pas épargné cette cité-là. Elle ne cache pas ses cicatrices : elle annonce que ces maisons ont été bombardées pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle dédie cette place à Hans et Sophie Scholl… Ulm a cette grâce et cette sagesse que seule peut détenir une très vieille ville : elle sait avancer, elle sait que les ères se mélangent sans se détruire, que l’art et l’architecture n’en finissent pas d’exister. On y trouve dans la Vieille Ville d’audacieuses pyramides de verre qui côtoient des maisons peintes traditionnelles, des structures métalliques élégantes et des maisons à colombages, autour de la gigantesque cathédrale dont la flèche se lance très haut dans le ciel, visible en tous points de la ville et même depuis l’autoroute. La plus haute du monde — mais Ulm a le record modeste, elle sait que ce n’est pas cela qui importe. Et ce n’est pas cela : ce sont les incroyables gargouilles, toutes différentes de formes de styles et de tailles ; ce sont les statues XIXe, si étonnamment réalistes dans leurs visages et leurs vêtures ; c’est l’extraordinaire abat-voix de bois sculpté qui surmonte la chaire ; c’est le porche majestueux et riche de mille détails ; c’est l’invraisemblable tabernacle ciselé de calcaire et de grès ; ce sont les orgues dont les tuyaux évoquent les ailes d’un ange.

Pourtant il y a cette flèche. Qui monte et monte à n’en plus finir, les 768 marches et retour, d’abord dans de solides tours de pierre, puis de plus en plus épurées, dans la dentelle, suspendue, étroite, filant dans le ciel. Une montée infinie, oui, à paliers, avec même un appartement à mi-hauteur, pourvu d’un mécanisme pour y hisser des paniers. On se demande qui vivait là : des serviteurs de la cathédrale qui y passaient la journée avant de redescendre vers le sol et leurs familles ? Ou des religieux rêvant d’érémitisme, venant méditer entre le Ciel et la Terre ? Est-ce d’un tel appartement qu’il a fallu descendre le grand corps mort de Saint Thomas d’Aquin ? Nous soupirons et admettons qu’alors, oui, Abbon avait du mérite, et que certains moines étaient un peu prompts à se moquer de son exploit.*
Etrangement, la flèche est plus vertigineuse encore vue d’en bas. Du sommet, nous nous penchions vers le sol, toute perspective écrasée, les humains de la même taille que les pigeons. Mais du sol, levant la tête vers la flèche, vers la frêle balustrade qui l’entoure, tout près du sommet, nous sommes stupéfaits de savoir que nous nous sommes tenus là-haut, en plein ciel, et en sommes redescendus (pour nous livrer à de très terrestres appétits et déguster les gâteaux dont j’ai déjà parlé.)

Mais Ulm n’oublie pas sa sagesse. Elle a la plus démesurée des cathédrales, et tout près, un quartier très différent, à échelle humaine, aussi tendrement imparfait que la cathédrale est sublime de majesté. Dans le quartier des pêcheurs, tout de canaux et de maisons à colombages, aux perspectives bizarres, aux angles biscornus, des maisons se dressent de guingois, se penchent au-dessus de l’eau, se tordent vers leurs voisines. On s’émeut, se donne la main, cela n’a rien de Venise ni même d’Amsterdam mais il y a des ponts et des placettes, du lierre et des ruelles, et les Amoureux s’y embrassent comme les maisons.


* cf. Umberto Eco, Le Nom de la Rose dont je parle aussi ici

BAVIÈRE (10) – DES LIEUX OÙ L’ON POURRAIT VIVRE : LE LAC-TRIPLE-FRONTIÈRE

Qu’y a-t-il après un tel lieu, après un tel château ? Je m’en inquiétais un peu. Que pourrais-je admirer, si peu de temps après ?
J’avais tort. Peut-être parce que Neuschwanstein est du domaine du rêve, qui ne se compare pas à la réalité. Peut-être parce que le charme d’une ville n’est pas du même ordre que celui d’un château. Ou peut-être parce que notre capacité d’émerveillement ne s’épuise pas.
Lindau et Ulm m’ont touchée, profondément. Toutes deux ont cette lumière et cette accueillante beauté des lieux où l’on pourrait vivre. Le mot de charme était juste. Ne croyez pas que le charme soit « discret », bourgeois et bien élevé, quelque chose de moins intense et plus poli que la beauté. Non, le charme est un sortilège, puissant mais intime, profond mais secret. Lindau et Ulm eurent pour moi, pour nous, ce charme-là.
J’avais de la ville-île au bord du Lac de Constance un très vague souvenir d’harmonie sereine. Lindau est bien ainsi, toujours ainsi. Préservée, comme par miracle. Préservée de quoi ? Je ne sais pas. De la foule, du brouhaha, des excès en bien ou en mal. Sans doute est-ce un phénomène d’île, car la partie « continentale » de la ville n’a rien de ce charme.

Un phare aux teintes claires, aux proportions modestes, est veillé par un grand lion de pierre : à Lindau, on sait que les phares sont menacés, à plus forte raison quand ils éclairent un Lac-Triple-Frontière. En allemand ce nom serait possible : Dreigrenzensee.
Des rues lumineuses et pavées, un excellent restaurant, des hôtels colorés. Une petite station balnéaire du Nord. Un endroit où se réchauffer, s’éclairer. Un lieu de sourire et de paix. Etrange impression pour une frontière. Je me demande quel a été le sort de Lindau pendant la Seconde Guerre Mondiale, comment se sont noircies ses couleurs, comment s’est voilée sa lumière.

BAVIÈRE (9) – LES MARCHES DE NEUSCHWANSTEIN

Et je n’ai pas dit les châteaux. On va finir par croire qu’ils m’ont déçue, et ce n’est pas le cas, juste que mes mots les contournent et peinent à se hisser jusqu’à eux, comme il faut se hisser jusqu’à Neuschwanstein. L’ordre est important, bien sûr. Il faut voir Neuschwanstein en dernier. Il faut pouvoir admirer d’abord le délirant mimétisme et l’île mélancolique de Herrenchiemsee , s’étonner de l’intimité de Linderhof avec son double écrin de parc et de montagnes. Il faut pouvoir admirer et s’étonner encore devant le château familial et baroque de Hohenschwangau, se retourner vers Neuschwanstein et se demander pourquoi Ludwig a éprouvé le besoin de faire construire un autre château si près de celui qu’il possédait déjà et qui nous paraît vaste et beau. Il faut tout cela, toutes ces marches, avant de se hisser jusqu’à Neuschwanstein, et de comprendre.

Bien sûr que le nom est significatif, presque adolescent, un nouveau cygne marquant la différence avec l’ancien qu’on s’est contenté d’hériter. Bien sûr qu’on y retrouve des influences, bien sûr qu’il est inachevé, que par endroits on devine presque le mortier, mais — mais Neuschwanstein a cette qualité rarissime, indescriptible, des rêves réalisés. Un rêve entré de plain-pied dans le monde, un rêve fait chair et pierre, une impossibilité, une Porte, un hoquet de la réalité.
Neuschwanstein n’est pas impensable, ni inimaginable. Au contraire il est aisément imaginé, avec enthousiasme. C’est l’incarnation de cette imagination qui est inconcevable. Qu’on ait pu non seulement le rêver, non seulement le désirer, non seulement le deviner — mais le bâtir.
Il y a encore une chose qui le distingue des autres châteaux, de tous les autres : l’absolue cohérence qui le caractérise. Neuschwanstein n’est pas un habitat séculaire, peu à peu reconstruit, transformé, redécoré. Pas de strates. La volonté d’un esprit unique, le fil rouge d’un hommage obsessionnel. Ces fresques wagnériennes qui enluminent tous les murs de leurs teintes vives nous ont plu, et touchés. Je ne m’y attendais pas. Le style est illustratif, décoration de théâtre, romantisme à quatre sous, nobles dames aux longs cheveux, aux vastes manches, chevaliers et dragon, navire arborant une voile blanche, bateau-cygne cinglant vers le port d’Anvers, amants enlacés, adieux déchirants, morts tragiques. Le tout à l’allemande : les personnages sont tous plus larges que nature, plus forts, plus sains, avec surplus de tresses blondes et de hanches larges, mais — cela joue. Cela vit. Cela fonctionne, guide et unit. C’est une folie, tout le château est une folie vertigineuse, mais elle existe. Elle s’est ancrée solidement dans le monde. On peut l’arpenter, l’habiter.
Il faut, cepndant, y monter à pied (ou à la rigueur en calèche) le long d’une route raide. C’est bien. L’effort permet à chacun de réaliser la nature exceptionnelle de Neuschwanstein.

BAVIÈRE (8) – DANS L’OMBRE DES MONTAGNES

Soir. Notre chambre à l’hôtel Spitzweg, Rothenburg-ob-der-Taube (plafond bas et poutres blanchis, meubles de bois peints à dominante vert forêt, tous assortis aux mêmes motifs, tapisseries, en pleine Alte Stadt, ruelle médiévale à souhait)
C’est certainement pour compenser le retard croissant que j’écris de si longues entrées à ce journal, le présent s’efforçant vainement de reprendre le pas sur le passé.

Ce que je n’ai pas dit.

Qu’à Ettal, un village perdu entre Garmisch-Partenkirchen et le château de Linderhof, dans les Alpes, à deux pas de la frontière autrichienne, se trouve un gigantesque couvent bénédictin, église surmontée d’un dôme de basilique, immenses ailes aux murs peints de blanc et de rouge comme tous les monastères de la région. Le plan est rectangulaire et clos, entourant une vaste cour-jardin, humide et nue en cette saison. Le village autour est minuscule, à peine une dépendance du Kloister, de sa brasserie, de sa manufacture d’objets religieux. Les montagnes escarpées grimpent juste derrière l’une des ailes. Or, ce Kloister, qui abrite toujours des religieuses, est aussi un lycée. Nous étions samedi, et n’avons vu aucun(e) pensionnaire, à peine croisé deux dames à l’allure de professeurs.
Plus qu’un décor possible pour un GN Harry Potter : un décor de roman, pour l’un de ces pensionnats de jeunes filles où le huis clos, la sévérité de la Règle, l’austérité du paysage, ouvrirait sur les plus abyssales folies.
Et je me demande, vraiment, ce que peuvent être les sentiments d’une adolescente d’aujourd’hui interne dans un tel lycée, en un tel lieu, au pied de telles montagnes. Comment elle passe l’hiver. Où elle se réfugie. Quelles patientes constructions mentales elle se bâtit. Si elle rêve des skieurs branchés de Garmisch, ou de la sauvagerie des montagnes inviolées, ou d’une grande ville — ou d’un Autre Monde.

Je n’ai pas dit non plus en quoi Mittenwald nous a irrésistiblement évoqué Twin Peaks. A cause de l’usine que nous avons vu à l’entrée de la ville, bâtie comme une scierie. A cause des montagnes la surmontant, et des forêts de conifères. A cause des maisons de bois comme l’hôtel de Ben Horne. A cause de l’ombre portée sur la ville par ces montagnes écrasantes. A cause de notre Gasthaus un peu en périphérie ; à cause du petit restaurant où nous avons dîné, seuls touristes parmi des autochtones, de la mince et blonde patronne, de la cuisine traditionnelle qu’on y servait : nous étions chez Norma, à l ‘évidence. Nous étions à Twin Peaks, et des esprits rôdaient dans la forêt, attendant de s’emparer d’un notable avide de sensations nouvelles. Nous regardions les fenêtres éclairées des maisons familiales et nous demandions quels secrets, quelles folies elles dissimulaient. Davantage que dans une autre petite ville. Ce frisson-là : lynchien.

BAVIÈRE (7) – OMBRES & LUMIÈRES

Dans l’extraordinaire Café Tröglen, avec vue sur la cathédrale d’Ulm après la montée (puis descente) des 768 marches de sa flèche et en compensant cet effort par la dégustation de succulentes pâtisseries.

Difficile dans ces conditions de retrouver l’impression laissée par les Alpes bavaroises, les souvenirs qu’elles ont éveillés en moi. Pas des souvenirs d’événements, plutôt des souvenirs d’œuvres ou de sentiments.
Ces paysages, ceux de Berchtesgaden et des environs, m’ont rappelée d’anciennes découvertes, d’anciennes impressions. Les ténèbres qui affleurent dans les contes de Grimm, et que la lecture de Fables a réveillées. Comprendre qu’un être tel que Frau Totenkinder aurait pu vivre ici, et qu’en effet elle est bien plus dangereuse que Baba Yaga. Comprendre aussi ce que sont devenus Hansel et Gretel.
Le fonds légendaire a bien la couleur des terres qui l’ont engendré. Le Roi des Aulnes, ses différentes versions, la fascination mortifère qui emplit le roman de Michel Tournier et qui m’avait tétanisée, adolescente : la majesté et le péril jumeaux.
Aussi ce qui affleure dans les dessins de Hugo, dans certains des poèmes de La Légende des Siècles, dans certaines scènes des Burgraves. Hier soir nous avons parlé de Hugo pendant tout le dîner, et en effet ses dessins disent juste, la lumière et l’ombre, l’ombre surtout, la roche qui se métamorphose en burg au sommet. En roulant hier vers l’ouest au crépuscule, en regardant cette autre lumière, les lignes noires des pins, je pensais aux peintres allemands, à leurs paysages et à leurs lumières, à certaines toiles de Caspar David Friedrich. Je ne prétends pas défendre un « déterminisme du paysage ». Il s’agit seulement des œuvres qui ont modelé mon propre regard sur l’Allemagne, donc mon attente. L’original me frappe au visage.

Le salon de thé s’est effacé. Pourtant les gâteaux ne sont pas moins délicieux, mais leur goût s’est dissous derrière le pouvoir de suggestion des montagnes, de l’ombre, des visions.
Et je ne trouve plus de mots pour les choses plus riantes, pour dire nos fous rires. Pour raconter par exemple qu’à Berchtesgaden, juré craché, nous avons vu une Jeep d’Intervention d’Urgence de l’Ordre Franciscain, gyrophare compris, et que nous avons imaginé les moines en robe, godillots et casque de combat, armés d’eau bénite, descendre la rampe du monastère pour répondre à un appel d’urgence.

Et puis, bien sûr, il y eut les châteaux de Ludwig.

dimanche 24 février 2008

BAVIÈRE (6) – D’UNE IDYLLE SOUILLÉE

Gasthof Köchlin, Lindau

Le retard prend d’alarmantes proportions. Les souvenirs me fuient. Une autre Histoire Possible, ou son début, est née pendant la journée de samedi.

Que feriez-vous si l’endroit que vous trouvez le plus beau au monde, le plus magique, le plus cher à votre cœur, devenait la résidence d’un tyran épouvantable, dont le nom deviendrait indissolublement attaché à ce lieu ? Sûrement vous vous efforceriez de dissoudre cette tache, une patiente entreprise de communication, pour réapprendre au monde que ce lieu existait avant le tyran, pour lui créer d’autres souvenirs et effacer peu à peu ceux-là. Un long travail, mais possible.
Et avant qu’il soit accompli ? Oseriez-vous avouer votre amour pour ce lieu, oseriez-vous vanter ses mérites ? Prendriez-vous le risque de lire le doute et l’horreur dans les yeux de vos interlocuteurs ? Même seul, goûteriez-vous le même plaisir à y retourner vous abreuver de sa beauté ? N’aurait-elle pas un goût amer et coupable, le goût des choses souillées, pendant le longues années ?
Et maintenant, imaginez pire. Imaginez que l’endroit que vous trouvez le plus merveilleux au monde, le plus harmonieux, celui qui touche le plus votre cœur, ait été BÂTI par un tyran abominable et sanguinaire — mais esthète, et doté d’un goût sûr.
Que feriez-vous alors ?
Je ne sais pas ce que je ferais. Et si j’écrivais l’histoire, je ne sais pas comment elle finirait.
Mais elle est née du nom et de l’idée, puis des paysages, de Berchtesgaden.
Car vraiment les paysages de cette région sont parmi les plus beaux qu’il m’ait été donné de voir.
Des montagnes dont la présence et la masse vous écrasent ou vous élèvent l’âme, comme le font en Ecosse certaines landes des plus sauvages, comme le fait en Irlande le Connemara. Un paysage qui nous interdit les demi-mesures, les demi-sentiments.
Des pics follement découpés, des arêtes gigantesques et aiguës qui redessinent les contours du ciel, des flancs immenses éclairés de neige, et les taches sombres de la roche et des pins. Sans doute ce contraste — la neige étincelante, une terre particulièrement sombre — est-il pour beaucoup dans l’impressionnante beauté des lieux.
Pas toujours si impressionnantes : des cabanes en rondins perdues dans les alpages, sûrement pour y abriter le foin, les berges du Königsee, l’eau si claire, l’île gracieuse et mélancolique à quelques brasses de la rive — étaient d’une beauté plus douce, presque idyllique.

BAVIÈRE (5) – LA CONSPIRATION DES CANARDS

Dans la voiture (ai-je dit qu’elle était immense ? et qu’il n’y a aucune limitation de vitesse sur la plupart des routes et autoroutes allemandes ?) Entre Mittenwald et Garmisch-Partenkirchen.

Encore une histoire-en-retard. Les canards s’agitent et s’assemblent sur le Chiemsee, lançant leurs appels éraillés. Un tout jeune enfant s’approche d’eux, et de l’eau. Sa mère le récupère au vol. Les canards continuent leur manège. Le bébé tente de se glisser sous une rambarde pour rejoindre les canards, fût-ce en plongeant dans le lac. À nouveau, sa mère l’en empêche. Et une Possibilité lentement se fait jour dans notre esprit : et si les canards n’étaient pas ces inoffensives petites bêtes auxquelles on jette du pain, ces volatiles un peu sots dont on moque le cri et qu’on caricature en Donald Duck ? Et si les canards avaient un vrai pouvoir de nuisance ? Si leur concert discordant possédait une force hypnotique, oh, pas bien grande peut-être, mais suffisante pour affecter, à six ou sept canards, un esprit de bébé ? Que peuvent-ils faire alors à vingt ? À cent ? La mère marche sur le ponton avec son enfant ; elles sont seules à présent, entourées d’eau et de canards, se peut-il… ? Se peut-il que les disparus, les noyés qu’on ne retrouve pas, les suicidés qui se précipitent soudain sans raison dans un lac ou une rivière… ? Se peut-il que les sirènes… ? Se peut-il qu’Ophélie… ? Que Ludwig lui-même… ? Après tout, personne n’a jamais expliqué comment son médecin et lui ont été retrouvés morts noyés sur les berges d’un lac dans à peine un mètre d’eau.
Si cette histoire était une nouvelle, elle serait noire, la mère et l’enfant ne reviendraient jamais de ce ponton, ou peut-être la mère regarderait-elle, somnolente, impuissante, la minuscule fillette disparaître parmi les canards, et l’histoire serait pire encore.
Mais le diariste et le voyageur prêtent un serment d’approximative vérité. Les canards, cette fois, ont échoué. L’enfant a été sauvée. N’empêche qu’ils ont suivi par dizaines notre bateau s’éloignant de l’Ile des Hommes et que leurs cris nous ont accompagné longtemps.
Et personne ne sait. Les enfants rient, et leur jettent du pain — en soustrayant au passage quelques morceaux. Les chats savent, sans doute. Mais ce sont eux qu’on suspecte des pires maléfices. Les canards les ont fuis dans l’eau, que les chats redoutent. Ils doivent se contenter, par dépit, des autres oiseaux. Ils se contentent de guetter de leur œil sage depuis la berge. Les chats connaissent la Conspiration des Canards, voient l’aveuglement des hommes, et craignent le pire.

samedi 23 février 2008

BAVIÈRE (4) – VIES DE CHÂTEAUX

Mittenwald (le Twin Peaks allemand), Gästehaus Edelhuber

Hier soir je n’ai pas pris le temps d’écrire. A la place, nous avons longuement barboté dans la vaste et et profonde vasque de notre salle de bains et non moins longuement savouré un succulent dîner. Hier soir, nous dormions dans notre Relais & Châteaux, la Résidenz Heinz Winkler, à Aschau. Heinz Winkler est le nom du chef — et mérite ce titre. Des hors d’œuvre délicats au riche chocolat du dessert, en passant par le plus tendre des agneaux de lait, tout était merveilleux, sauf l’obligation imposée à mon Amour de passer une veste de costume. Pas de changer ses jeans pour des pantalons plus élégants, non, ni de remplacer ses docks usées et salies, tout cela sera caché par la table — juste de passer une veste de costume, fournie par l’hôtel, par-dessus ses vêtements.
Et j’en ai négligé ta propre vie de château, Ludwig, tes propres rêves de grandeur. Les rois aussi ont des rêves de grandeur, ils poussent juste la folie un peu plus loin — jusqu’à dépasser les bornes, jusqu’à ne plus laisser d’échappatoire, jusqu’à se condamner à mort.

La première de mes histoires-en-retard est donc une rêverie en bleu et or, l’or du soleil absolu, d’un passé idéalisé et impossible à reproduire, et le bleu — j’ai pensé bien sûr à ma breda Nathalie en (re)découvrant que le bleu était la couleur préférée de Ludwig. Etait-ce seulement à cause du bleu royal de la France tant admirée ? N’était-ce pas une préférence qui plongeait plus loin ses racines, jusqu’au bleu des mages rêveurs d’équilibre ou à mes propres lancinants « Pourquoi le bleu ? » Le bleu des deux grands absolus que sont à l’homme le ciel et la mer, le bleu donné à Marie avant d’être attaché aux rois comme un signe d’élection surnaturelle.
Ce rêve bleu et or de Ludwig est aussi celui d’un conte de fées : le roi de Bavière possédait la table du conte, la Petite-Table-Couvre-Toi qui sur un mot de commande se couvre de mets chaque soir. Il avait bien compris où résidait la magie de son temps, ce roi faussement épris du passé — des rouages et des poulies, la mécanique devenue magie moderne, celle de Houdini, du Prestige et de la science version steampunk. Mon histoire hésite sur le fil : serait-il plus beau que Ludwig possède la véritable table enchantée des Fées, un présent d’Aubéron ? Ou que ses ingénieurs en aient créé un équivalent mécanique, version améliorée de celle qu’on peut voir à Herrenchiemsee ? Peut-être le roi fou de Bavière et son énigme sont-ils sur ce fil-là, sur cette hésitation-là. Ou peut-être sur ce fil se divise l’une des trames de notre univers. Car voici un autre fil, une autre infime divergence : le château Falkenstein existe. Il porte ce nom. On en trouve des esquisses de toutes sortes, jusqu’aux plus baroques, plus féeriques et folles encore que Neuschwanstein.
Falkenstein existe et c’est un rêve. Rêve de Ludwig et des quelques architectes auxquels il en avait fait commande avant que s’écroulent son monde et son esprit — et ses finances — avant la chute. Falkenstein existe dans la bibliothèque de Dream, et peut-être dans un coin de son royaume.
Mais Herrenchiemsee est un lieu bien différent. Un désir forcené de soleil et de rayonnement bâti dans une île de solitude mélancolique, aux teintes adoucies par l’hiver, une île qui n’abritait que des moines et des oiseaux, dans les eaux argentées du plus grand lac de Bavière. Les bouleaux aussi, si hauts et minces, pâles, démesurément tendus vers le ciel comme pour faire oublier leur fragilité — les bouleaux aussi parlent de Ludwig. Mais le temps a passé : Ludwig le Fou avait-il vu que ses châteaux attireraient en Bavière des foules venues de tous pays ? Le temps a passé et certains bouleaux ont vieilli et survécu jusqu’à devenir épais et noueux comme des noyers.

jeudi 21 février 2008

BAVIÈRE (3) – MAGIE DE MUS(É)ES

Munich, Pension Isabella

Il faudrait parler aussi des musées, de cette très riche Alte Pinakothek que nous avons visitée et des musées en général.
Je ressors toujours frustrée des musées de peinture. On y voit trop de tableaux, on y rencontre trop de gens, on voudrait se souvenir de tous, on se jure qu’on va y arriver cette fois, on se rappellera la fragilité anorexique de cette adolescente en robe d’apparat, on se souviendra du regard dominateur de ce notable blond en habit noir, on n’oubliera pas les mains si vivantes, si présentes, de ce couple d’époux, on se souviendra… Mais déjà les noms s’effacent, on n’est plus sûr des visages auxquels ils correspondent. Pourtant ils étaient tellement là, les tableaux comme des mains tendues vers leurs âmes, on croyait les reconnaître, on voulait les connaître mieux — mais ils étaient trop nombreux, trop nombreux, vraiment, ils se dissolvent et se mélangent, Dürer et puis Ruben, Poussin et puis Filippo Lippi, Velazquez et le Greco, la formidable vérité photographique de Canaletto et les bouleversants pointillés de couleur de Guardi, et Judith et Marie-Madeleine, et tous les apôtres, et Lucrèce approchant le poignard de son sein, et ces satyres suintant d’animale perversité.
On se souviendra de ceci, pourtant. Brueghel peint toujours la même ville portuaire, une ville imaginaire entre la montagne et la mer, avec une forteresse étagée sur la colline, de hautes maisons de ville, des ponts à arcades de pierre qui s’avancent dans la mer vers des avant-postes fortifiés, et cette lumière bleue et verte qui ne ressemble à aucune lumière de ce monde. Il peint toujours le même port et c’est celui d’Ambre. Il n’était sur aucune carte postale, mais je n’oublierai pas